Future plaque tournante énergétique entre l’Afrique et l’Europe
L’intégration régionale africaine passe par l’énergie. C’est le message central d’une conférence organisée jeudi à Alger par la Banque d’Algérie et le Fonds monétaire international, qui a réuni décideurs algériens, européens et ouest-africains autour d’un objectif commun : faire de l’Afrique du Nord le hub énergétique reliant l’Europe aux marchés subsahariens, via des infrastructures gazières et des corridors hydrogène structurants. Une vision portée par l’Algérie qui ambitionne de transformer l’énergie en « levier de développement national » tout en consolidant son rôle de fournisseur fiable sur la scène internationale.
La conférence intitulée « Afrique du Nord – Relier les continents et créer des opportunités » a mis en lumière le potentiel stratégique de la région comme plateforme d’approvisionnement et de transit énergétique. Au cœur des discussions : deux projets phares susceptibles de redessiner la carte énergétique du continent et de ses relations avec l’Europe.
Le gazoduc transsaharien, artère énergétique africaine
Le gazoduc transsaharien (TSGP), destiné à relier le Nigeria à l’Europe via le Niger et l’Algérie, constitue le premier pilier de cette architecture. Selon le ministre d’État, ministre des Hydrocarbures et des Mines, Mohamed Arkab, le projet « se trouve à la phase finale de l’étude de faisabilité » et pourrait acheminer « plus de 30 milliards de mètres cubes de gaz par an vers l’Europe ». Ce projet structurant vise à « renforcer l’intégration énergétique africaine, soutenir le développement économique des pays concernés, et permettre au gaz africain d’accéder aux marchés européens » en s’appuyant sur « l’infrastructure développée dont dispose l’Algérie », a précisé le ministre lors de la table ronde consacrée au secteur de l’énergie. Le second axe stratégique concerne l’hydrogène vert et les énergies renouvelables, avec le développement du corridor SoutH2 et le projet Medlink reliant l’Afrique du Nord à l’Europe. Pour le ministre italien de l’Environnement et de la Sécurité énergétique, Gilberto Pichetto Fratin, ces initiatives inaugurent « un nouveau chapitre de coopération » basé sur les interconnexions électriques méditerranéennes et les projets solaires à grande échelle. Les enjeux sont à la hauteur des défis continentaux. « L’Afrique a besoin d’accroître massivement sa production d’énergie pour satisfaire la demande interne et créer des capacités exportables, qu’il s’agisse d’électricité, de gaz ou d’énergies renouvelables », a souligné Mohamed Arkab.
Le constat est particulièrement criant en Afrique subsaharienne. Jean-Claude Kassi Brou, gouverneur de la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO), a rappelé que de nombreux pays de la région restent confrontés à un déficit critique d’accès à l’électricité. Les investissements nécessaires pour y remédier sont estimés à près de 1.000 milliards de dollars, nécessitant une « mobilisation accrue des financements privés » et des « réformes réglementaires facilitant les projets transfrontaliers ». Le gouverneur ouest-africain a salué les initiatives d’interconnexion impliquant l’Algérie, estimant qu’elles contribuent à « une intégration énergétique africaine élargie », tout en soulignant la position stratégique de l’Afrique du Nord « comme interface énergétique entre l’Europe et le reste du continent ».
L’Algérie, fournisseur fiable et plateforme régionale
Mohamed Arkab a mis en avant les atouts de l’Algérie, qui « bénéficie d’une position géographique stratégique et de capacités considérables dans le domaine des hydrocarbures et des ressources minières, ainsi que de qualifications importantes dans le domaine des énergies nouvelles et renouvelables ». Le ministre d’État a rappelé que « l’Algérie continue d’assumer son rôle de fournisseur fiable et durable d’énergie, notamment au profit de ses partenaires européens », soulignant que le pays se classe « parmi les sept plus grands exportateurs de gaz au monde, le premier en Afrique, et le troisième sur le marché européen ». Forte d’une capacité électrique installée d’environ 28.000 mégawatts pour une pointe de consommation avoisinant 20.000 MW, l’Algérie a développé « des capacités considérables tout au long de la chaîne de valeur de l’industrie des hydrocarbures, garantissant un approvisionnement sûr et régulier à ses clients, même dans des contextes géopolitiques et économiques complexes », a-t-il indiqué. Le gouvernement algérien vise également 15.000 MW d’énergies renouvelables à l’horizon 2035. Une transition où le gaz naturel continuera à jouer un rôle central en tant qu' »énergie de transition fiable et à faible émission de carbone », selon le ministre. Plusieurs réseaux de très haute tension sont en cours de déploiement dans le sud du pays, destinés à faciliter les futures interconnexions électriques nord-sud.
Les défis de l’intégration énergétique
Le ministre d’État n’a pas éludé les obstacles. « Les disparités dans les niveaux d’intégration énergétique entre l’Afrique du Nord, l’Europe et l’Afrique subsaharienne persistent encore, en raison de la limitation des infrastructures transfrontalières, de la divergence des cadres réglementaires et des difficultés de financement », a-t-il reconnu, appelant à « renforcer la coopération régionale, développer des mécanismes de financement innovants, et réaliser une convergence progressive des cadres juridiques et réglementaires ».
Du côté européen, l’intérêt pour ce partenariat s’inscrit dans un contexte de transformation profonde du mix énergétique. « La coopération avec l’Afrique du Nord est appelée à prendre une importance croissante », a affirmé Gilberto Pichetto Fratin, plaidant pour que la relation italo-algérienne évolue vers « une intégration économique et énergétique plus large » dans le cadre du plan Mattei. Le ministre italien a alerté sur l’évolution de la demande énergétique européenne, susceptible d’augmenter fortement « dans les quinze à vingt prochaines années sous l’effet de l’électrification et des nouveaux usages industriels ». En conclusion, Mohamed Arkab a estimé que « la convergence entre les exigences de la transition énergétique européenne et les besoins énergétiques croissants de l’Afrique ouvre de vastes perspectives pour reconfigurer de nouveaux flux énergétiques régionaux, fondés sur un partenariat équilibré, le transfert de technologie et le développement de chaînes de valeur locales ». L’Algérie s’est dite prête à « partager son expertise technique et institutionnelle avec les pays africains » pour renforcer l’intégration énergétique continentale et contribuer aux objectifs de l’Agenda 2063 de l’Union africaine.
Samira Ghrib

