Culture

Il y a onze s’éteignait Na Cherifa : Le chant kabyle en héritage

À une époque où le chant féminin se cantonnait aux sphères intimes des cérémonies familiales, oser s’exposer au public relevait d’une audace confondante.

Il y a onze ans s’éteignait à jamais la voix qui avait défié tous les carcans de son époque. Na Cherifa, icône incontestée de la chanson kabyle, nous quittait le 13 mars 2014, emportant avec elle près d’un siècle d’histoire musicale algérienne. Derrière ce nom de scène résonnant comme un titre honorifique se cachait Ouardia Bouchemal, femme d’exception dont la trajectoire fulgurante continue d’inspirer générations après générations. D’Akbou à Paris, en passant par les studios de la radio nationale d’Alger, celle que l’on surnomme affectueusement « la mère du prélude » (Achewiq) a tracé une voie royale pour toutes les artistes féminines qui lui ont succédé, bravant avec une détermination sans faille les obstacles dressés sur son chemin. À une époque où le chant féminin se cantonnait aux sphères intimes des cérémonies familiales, oser s’exposer au public relevait d’une audace confondante. C’est ce que l’anthropologue Tassadit Yacine qualifie sans détour de « révolution sociale », référence à l’émergence simultanée de Na Cherifa et de la grande H’nifa sur la scène artistique algérienne. L’émission radiophonique « Urar l’Khelath » (fête de femmes) qu’animait Na Cherifa constitua non seulement une plateforme d’expression pour une création féminine jusque-là méconnue, mais également un formidable tremplin pour la culture kabyle tout entière. « C’était une femme émancipée pour sa génération », analyse Tassadit Yacine, qui souligne « ses très beaux textes de penseur libre ». L’œuvre de Na Cherifa dépasse largement le cadre strictement musical : « Elle chante l’amour et tout ce que vivait sa société en dehors de la tradition. Sa création avait un puissant ancrage social et politique. Pour cette raison, elle était aussi engagée contre le colonialisme », précise encore l’anthropologue, mettant en lumière « les richesses tant poétiques que musicales » d’un répertoire d’une rare profondeur. Née en janvier 1926 à El Main, dans la wilaya de Bordj-Bou-Arredj, l’artiste laisse derrière elle un patrimoine colossal estimé à un millier de chansons, dont 800 dûment répertoriées, le reste s’étant malheureusement perdu dans les méandres du temps ou ayant été repris anonymement par d’autres interprètes. Son répertoire regorge de joyaux intemporels qui ont traversé les décennies sans prendre une ride, comme « Bqa aala Khir aya Akbou », expression devenue proverbiale en kabyle pour signifier un adieu définitif, « Aya Zerzour » (Ô étourneau) ou encore « Idak Erouh » (l’âme est épuisée). Ces succès, pour la plupart enregistrés à partir de 1952 durant une période d’intense créativité, continuent de fasciner le public et inspirent les nouvelles générations d’artistes. Le parcours de Na Cherifa s’apparente à un roman aux multiples rebondissements, digne d’une fresque cinématographique. Orpheline très jeune, elle grandit dans le dénuement le plus total, à l’image de nombreux Algériens sous le joug colonial. Sa jeunesse se partage entre la garde des moutons et les chants improvisés dans les champs, seule échappatoire à une réalité oppressante. Consciente de son talent inné, elle prend à 18 ans une décision qui changera à jamais le cours de sa vie : quitter son village natal avec pour seul bagage son courage et sa voix exceptionnelle. Son premier arrêt sera Akbou, où elle fait ses débuts, avant de rejoindre Alger où elle s’établit durablement, notamment à la radio nationale. Après des années de carrière entrecoupées de difficultés financières, l’artiste s’exile un temps en France avant de revenir en Algérie dans les années 70 pour une renaissance artistique. Mais l’engagement de Na Cherifa ne se limitait pas à sa musique. Profondément marquée par son propre vécu, elle consacra une partie importante de sa vie à soutenir les plus démunis, et tout particulièrement les orphelins, reflet douloureux de sa propre enfance. Alger l’accueillit jusqu’à son dernier souffle ce 13 mars 2014, clôturant le chapitre d’une existence tumultueuse mais passionnante, dont l’héritage musical continue de résonner comme un hymne à la liberté et à la résilience. Plus qu’une simple chanteuse, Na Cherifa demeure un symbole d’émancipation féminine et de résistance culturelle, dont la voix cristalline continue de porter, par-delà le temps, l’âme vibrante du chant kabyle.

Mohand Seghir

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