« La voix de Hind Rajab » sort dans 200 salles de cinéma françaises : Le cinéma comme acte de résistance et de mémoire
Le film « La voix de Hind Rajab », réalisé par la cinéaste tunisienne Kaouther Ben Hania, est sorti mercredi dans près de 200 salles de cinéma en France. Cette œuvre bouleversante reconstitue la réception de l’appel au secours d’une fillette palestinienne de 6 ans, prise au piège dans une voiture lors d’une attaque de l’armée d’occupation israélienne à Ghaza en février 2024. Récompensé du Grand Prix du jury à la Mostra de Venise et choisi pour représenter la Tunisie à la prochaine cérémonie des Oscars, ce long métrage s’impose déjà comme l’un des événements cinématographiques majeurs de cette fin d’année, portant sur les écrans une tragédie qui a bouleversé le monde entier. L’histoire qui a inspiré ce film est celle de Hind Rajab, une enfant palestinienne de 6 ans qui tentait de fuir avec sa famille une attaque militaire sioniste en février 2024. Leur véhicule a été pris pour cible par un char de l’armée d’occupation, tuant 6 passagers et ne laissant que Hind et sa cousine comme survivantes. Piégées dans la voiture au milieu des affrontements, les deux fillettes ont appelé les secours. La cousine, qui tenait le téléphone, a été tuée sous les tirs, et Hind a repris l’appareil, pleurant et criant que les forces israéliennes leur tiraient dessus, avant d’être elle-même abattue. L’enregistrement de cet appel et les derniers mots de l’enfant, « j’ai tellement peur », ont fait le tour du monde, sensibilisant une large audience aux crimes commis à Ghaza, encore largement ignorés ou minimisés par de nombreux médias occidentaux.
Pour Kaouther Ben Hania, ce projet cinématographique relève d’une nécessité morale absolue. « Je ne peux pas accepter un monde où un enfant appelle à l’aide et où personne ne vient. Cette douleur, cet échec, nous appartiennent à tous », explique la réalisatrice pour présenter son nouveau film. Ces mots révèlent la dimension universelle qu’elle souhaite donner à son œuvre : au-delà du contexte géopolitique, il s’agit d’interroger notre humanité collective face à la détresse d’un enfant et notre capacité, ou notre incapacité, à y répondre.
Le choix esthétique opéré par la cinéaste est particulièrement audacieux. S’appuyant sur les témoignages des secouristes et sur l’enregistrement authentique de l’appel, Kaouther Ben Hania a imaginé un récit filmé en huis clos, mettant en scène les secouristes qui ont reçu l’appel et qui répondent à la voix originale enregistrée de Hind Rajab. Cette option formelle, qui pourrait sembler contraignante, devient un choix artistique fort, créant une tension dramatique insoutenable et plaçant le spectateur dans la position même de ces secouristes impuissants, témoins sonores d’un drame qu’ils ne peuvent empêcher.
« Parce que les images violentes sont partout sur nos écrans, nos fils d’actualité, nos téléphones », explique la réalisatrice, « je voulais me concentrer sur l’invisible : l’attente, la peur, le silence insupportable quand l’aide n’arrive pas ». Cette démarche marque une rupture avec la surenchère d’images de violence qui saturent nos espaces médiatiques. En choisissant de ne pas montrer, Kaouther Ben Hania oblige le spectateur à imaginer, à ressentir autrement, à se confronter à ce que l’enregistrement audio suggère sans le dévoiler visuellement. « Parfois, ce que l’on ne voit pas est plus dévastateur que ce que l’on voit », ajoute-t-elle, formulant ainsi une véritable poétique du hors-champ et de la suggestion.
Cette approche n’est pas sans rappeler les grands films qui ont su traiter de l’horreur sans la montrer frontalement, laissant à l’imagination du spectateur le soin de combler les vides, rendant paradoxalement l’expérience plus insupportable encore. Le cinéma de Kaouther Ben Hania s’inscrit ici dans une tradition humaniste qui refuse l’exploitation spectaculaire de la souffrance tout en rendant cette souffrance palpable, réelle, impossible à ignorer.
La reconnaissance internationale dont bénéficie déjà le film témoigne de sa puissance. Le Grand Prix du jury à la Mostra de Venise, l’une des récompenses les plus prestigieuses du festival italien, consacre une œuvre qui a su toucher un public et un jury au-delà des clivages. Le choix de la Tunisie de présenter ce film aux Oscars confirme l’importance symbolique et artistique de cette réalisation dans le paysage cinématographique arabe et international. C’est également un acte politique fort : porter sur la scène hollywoodienne une histoire qui interroge directement la responsabilité de la communauté internationale face au conflit israélo-palestinien. Le film de Kaouther Ben Hania ne se contente pas de dénoncer : il interroge, bouleverse et place chaque spectateur face à ses propres questionnements.
M.S.

