Un colloque appelle à sauver l’âme civilisationnelle de l’Ouest algérien : Monuments menacés, identité en jeu
Réunis à Oran mercredi, chercheurs, architectes et spécialistes du patrimoine ont lancé un cri d’alarme collectif lors d’un colloque national consacré au patrimoine matériel de l’Ouest algérien : sans recherche scientifique sérieuse, sans outils numériques et sans volonté politique affirmée, les vestiges d’une civilisation plurimillénaire risquent de disparaître dans l’indifférence.
La Casbah d’Oran s’effrite. Sidi El Houari vieillit sans protection officielle. Les forts, les arènes, les tours et les tunnels qui ont traversé les siècles se trouvent aujourd’hui à la croisée des chemins : entre la mémoire et l’oubli, entre la valorisation et la dégradation. C’est dans ce contexte d’urgence patrimoniale que la Faculté des sciences humaines de l’Université d’Oran 1 Ahmed-Ben Bella a organisé, en coordination avec la direction locale de la culture et des arts et plusieurs associations spécialisées, un colloque national réunissant enseignants et spécialistes venus de l’ensemble du territoire national. Une journée de réflexion collective qui a mis en lumière l’ampleur du chantier et la diversité des leviers à actionner pour préserver ce que les anciens ont légué.
Le ton a d’emblée été donné par Safia Metahri, directrice du laboratoire « Dalala » à l’Université d’Oran 1. Pour elle, le patrimoine matériel de la région n’est pas un simple inventaire de pierres et d’objets anciens : il constitue, dit-elle, « un témoin civilisationnel de la succession des cultures et des civilisations ayant contribué à façonner l’identité historique de l’Ouest algérien, incluant monuments archéologiques, édifices architecturaux et artisanat traditionnel ». Une définition large qui embrasse à la fois l’héritage berbère, romain, arabo-andalou, ottoman et colonial, autant de strates qui font de cette région l’un des territoires les plus riches de la Méditerranée. Mais la richesse, sans protection, devient vulnérabilité. Metahri a plaidé pour « l’adoption d’approches scientifiques pluridisciplinaires », estimant que « la conjugaison des efforts des chercheurs, des institutions académiques et culturelles, ainsi que des acteurs locaux, garantit la protection du patrimoine et son intégration dans un développement culturel durable ».
La question technologique a occupé une place centrale dans les débats. Mohamed Bendjebbour, doyen de la Faculté des sciences humaines, a insisté sur la nécessité de « mobiliser les technologies de l’intelligence artificielle et de la numérisation pour documenter le patrimoine matériel, le protéger contre la dégradation et la disparition, et en faire une ressource économique durable à travers le tourisme culturel, tout en renforçant la sensibilisation patrimoniale auprès des jeunes générations ». Une vision prospective qui lie conservation et développement, en refusant d’opposer le passé à l’avenir. Bendjebbour a aussi appelé à « recenser et classer le patrimoine matériel, immobilier et mobilier, établir des cartes archéologiques, activer les lois de protection des sites historiques et encourager la recherche archéologique » — autant de chantiers concrets qui supposent des moyens, des volontés institutionnelles et une coordination entre acteurs publics et académiques.
C’est précisément cette coordination qui a retenu l’attention d’Amira Zatir, spécialiste en architecture, urbanisme et patrimoine, et conseillère auprès de la Fondation internationale Emir-Abdelkader. Elle a formulé une ambition qui dépasse les frontières nationales, en soulignant la nécessité d’œuvrer au classement du vieux quartier de Sidi El Houari et du tissu urbain de l’ancienne Casbah d’Oran au patrimoine mondial de l’humanité de l’UNESCO. Une reconnaissance internationale qui, au-delà du prestige symbolique, permettrait de mobiliser des ressources et une expertise à la hauteur des enjeux. Pour y parvenir, Zatir juge indispensable d’inscrire préalablement les villes historiques de l’Ouest algérien et leurs monuments dans le patrimoine national — condition sine qua non à toute candidature internationale. Sur le terrain, c’est Benyoub Smaïl, spécialiste du patrimoine et guide touristique, qui a traduit ces ambitions en actes concrets. Il a insisté sur « la nécessité de conjuguer les efforts pour restaurer et classer les différents sites et monuments tels que l’ancienne Casbah d’Oran, le vieux quartier de Sidi El Houari, les arènes, les tours, les forts et les tunnels ». Des lieux qui constituent l’ossature historique de la capitale de l’Ouest, et qui, faute d’entretien régulier et de politique patrimoniale cohérente, se fragilisent d’année en année. Le colloque a également été l’occasion de présenter plusieurs communications scientifiques abordant des angles complémentaires : le partenariat entre société civile et pouvoirs publics, le rôle des portails numériques dans la valorisation du patrimoine, ou encore l’intégration de l’intelligence artificielle dans les démarches de conservation. Une thématique — l’identité religieuse et historique à Oran à travers les noms des anciennes mosquées — a ouvert une fenêtre sur la mémoire immatérielle qui habite les pierres, rappelant que le patrimoine bâti n’est jamais séparable de la communauté humaine qui lui a donné sens.
Mohand Seghir

