Un expert américain estime que le gazoduc transsaharien est réalisable : Redessiner la carte énergétique euro-africaine
Le projet de gazoduc transsaharien (TSGP) est « techniquement faisable » et les conditions sont réunies pour sa concrétisation, a affirmé le professeur Geoff D. Porter, expert américain en gestion des risques en Afrique du Nord, dans une note d’analyse publiée vendredi, quelques jours seulement après la décision du président de la République Abdelmadjid Tebboune d’ordonner à Sonatrach de lancer les travaux du tronçon nigérien dès la fin du mois de Ramadhan.
Cette prise de position d’un spécialiste reconnu outre-Atlantique intervient à un moment charnière pour ce pipeline de 4 128 kilomètres, pour un investissement estimé à plus de 10 milliards de dollars, qui doit relier les champs gaziers de Warri, au sud du Nigeria, au hub de Hassi R’Mel, dans le sud algérien, en traversant le Niger sur 841 kilomètres. D’une capacité nominale de 30 milliards de mètres cubes par an, le TSGP se raccorderait aux deux gazoducs existants — le Medgaz vers l’Espagne et le TransMed vers l’Italie — pour acheminer du gaz africain vers un continent européen en quête désespérée de diversification depuis la crise russo-ukrainienne. Le projet, dont la genèse remonte à plusieurs décennies, s’était longtemps heurté à des obstacles financiers, sécuritaires et géopolitiques. L’annonce du Président Tebboune, formulée lors d’une conférence de presse conjointe avec le président nigérien, le général Abdourahamane Tiani, en visite à Alger, a changé la donne et placé le TSGP dans une dynamique opérationnelle immédiate.
Un projet « pas particulièrement complexe »
Dans sa note, le Pr Porter s’emploie à déconstruire méthodiquement les critiques adressées au projet, qu’il qualifie pour la plupart d’« arguments fallacieux ». « Le TSGP n’est pas irréalisable : il est techniquement faisable. Comparé à d’autres projets de gazoducs dans la région et dans le monde, il n’est même pas particulièrement complexe. C’est un gazoduc terrestre relativement court, traversant deux juridictions avant de se connecter à des infrastructures d’exportation existantes », écrit-il. Sur la question sécuritaire, souvent brandie par les sceptiques mus par des intérêts de compétition géopolitique, l’expert rappelle que le pipeline sera « enfoui » et que seules les stations de compression seront visibles, ce qui limite considérablement la vulnérabilité de l’infrastructure. Il met en avant l’expérience éprouvée de l’Algérie dans la lutte antiterroriste au Sahel pour souligner la crédibilité du dispositif de protection qui sera déployé le long du tracé.
L’expert américain réserve une place centrale à Sonatrach dans son analyse, décrivant le groupe algérien comme « une entreprise hybride opérant également à l’international » qui a considérablement évolué au fil des années. « L’entreprise dispose incontestablement de ressources humaines nécessaires pour mener à bien le projet, ainsi que de la capacité financière », affirme-t-il. Une appréciation qui conforte la décision du Président Tebboune de confier la maîtrise d’œuvre du tronçon nigérien au géant algérien des hydrocarbures, fort de décennies d’expérience dans la construction et l’exploitation de pipelines en milieu saharien et d’un réseau de transport de près de 22 000 kilomètres.
L’Algérie au cœur de la carte énergétique entre l’Afrique et l’Europe
Au-delà de la faisabilité technique, les enjeux géopolitiques et géoéconomiques du TSGP sont considérables. Pour l’Algérie, le projet consolide un statut de hub gazier méditerranéen et renforce une influence stratégique dans l’espace sahélo-saharien. Pour le Niger, pays enclavé dont l’économie reste tributaire de ses ressources naturelles, le gazoduc promet des retombées majeures en termes de redevances, de désenclavement territorial et de création d’emplois. Pour l’Europe, enfin, le TSGP offre une source de gaz alternative crédible. L’accélération du calendrier s’appuie sur les jalons posés ces derniers mois. En février 2025, l’Algérie, le Nigeria et le Niger avaient signé à Alger une série d’accords stratégiques incluant la mise à jour de l’étude de faisabilité confiée au cabinet Penspen et des accords de financement répartissant les coûts entre les trois partenaires. La visite en janvier à Niamey du ministre d’État chargé des Hydrocarbures et des Mines, Mohamed Arkab, accompagné du PDG de Sonatrach, Noureddine Daoudi, avait ensuite permis de consolider les aspects opérationnels. La relance du TSGP s’inscrit également dans un contexte de normalisation des relations algéro-nigériennes, après la crise diplomatique d’avril 2025, dictée par un pragmatisme retrouvé et la convergence d’intérêts stratégiques majeurs entre les deux voisins.
La décision de confier à une entreprise africaine la maîtrise d’œuvre d’un projet d’envergure continentale traduit, en creux, une volonté de souveraineté assumée, à rebours des modèles de développement dépendants de financements et d’opérateurs extérieurs. L’aboutissement du TSGP aboutit ne se contentera pas de transporter du gaz : il redessinera durablement l’architecture énergétique entre l’Afrique et l’Europe.
Samira Ghrib

