Culture

Un film algéro-palestinien remporte le prix du meilleur film à la Berlinale

Le cinéma algérien retrouve ses lettres de noblesse

Un film algéro-palestinien remporte le prix du meilleur film à la Berlinale. Une consécration qui résonne bien au-delà des palmarès.

Le cinéma algérien a brillé cette semaine sous les projecteurs de la Berlinale. Chronicles from the Siege — ou Waqaï Sanawat Al Hisar en arabe — a décroché le prix du meilleur film dans la section « Perspectives » du Festival international du film de Berlin, l’une des compétitions les plus exigeantes du circuit mondial des festivals. Cette coproduction algéro-palestinienne, signée par le réalisateur Abdallah Al Khatib, s’impose comme l’un des événements cinématographiques majeurs de cette édition, et ravive, pour ceux qui connaissent l’histoire du septième art algérien, le souvenir d’une gloire passée. La ministre algérienne de la Culture et des Arts, Malika Bendouda, n’a pas tardé à saluer cette distinction. Dans un message publié sur ses réseaux sociaux, elle a adressé ses « plus chaleureuses félicitations à l’équipe derrière la coproduction algérienne-palestinienne » avant d’insister sur la portée symbolique du sacre : « Cette victoire représente un succès évident pour les valeurs humaines que l’Algérie a toujours défendues. » La ministre a également souligné la filiation historique qui traverse ce film, estimant qu’il « réaffirme que notre cinéma national, inspiré par l’héritage des Chroniques des années de braise, continue de briller sur la scène mondiale. » Une référence qui n’est pas anodine. Chroniques des années de braise, du réalisateur Mohamed Lakhdar-Hamina, avait décroché la Palme d’or à Cannes en 1975 — une consécration restée unique dans l’histoire du cinéma arabe et africain. Cinquante ans plus tard, le cinéma algérien semble vouloir renouer avec cet héritage exigeant. Dans le communiqué officiel du ministère, on peut lire que cette distinction « représente une récupération assurée de l’ombre des Chroniques des années de braise dans la mémoire mondiale, et confirme la capacité de nos créateurs à porter le message humain sur les plus hautes tribunes internationales. »

Ce qui a convaincu le jury de la section « Perspectives », c’est avant tout la puissance sèche d’un film qui refuse les codes convenus du cinéma de guerre. Abdallah Al Khatib — né à Damas en 1989, Palestino-Syrien, défenseur des droits humains et déjà auteur du documentaire remarqué Little Palestine — Diary of a Siege — passe ici à la fiction sans rien abandonner du réel du drame vécu par les Palestiniens. Il le transfigure. Dès les premières images, le ton est donné : une scène de distribution de pain, des corps qui se bousculent, des mains qui s’arrachent des miettes. La survie comme seule morale possible. Le film tisse ensuite cinq récits indépendants mais poreux, tous situés dans un espace indéfini, encerclé, étouffé. Arafat reçoit un morceau de pain d’un inconnu et comprend que la faim est devenue le centre de toute pensée. Des jeunes hésitent entre brûler des cassettes VHS pour se réchauffer ou les conserver au prix du froid. Walid continue de fumer malgré l’explosion des prix, comme si l’absurde était la dernière forme de résistance. Fares cherche un moment d’intimité sous les bombes. Saleh, profiteur de guerre, court après du sang pour sauver sa femme sur le point d’accoucher. Chaque fragment explore une contradiction humaine fondamentale : donner ou garder, aimer ou se protéger, se souvenir ou survivre.

Ce qui frappe dans la mise en scène, c’est la manière dont Al Khatib filme l’étouffement sans jamais céder au spectacle de la ruine. Le siège, dans son film, a deux visages — physique et psychologique. L’espace rétrécit, l’air se partage, le temps se contracte. Mais surtout, le siège érode la mémoire et altère la dignité. Ses personnages ne sont pas des victimes figées : ils rient, marchandent, désirent, mentent, espèrent. Les visages — portés par un casting intense, de Nadim Rimawi à Maria Zreik — sont filmés au plus près. Les corps sont fatigués, mais debout. Il y a quelque chose de profondément politique dans cette approche : montrer que même dans l’extrême, les humains ne se réduisent pas à la faim. Ils restent traversés par le désir, l’orgueil, la peur. Chronicles from the Siege n’est pas un film sur le siège — c’est un film depuis le siège. Et dans ce « depuis », il y a une mémoire qui se libère.

Malika Bendouda a conclu son message en saluant « cette étape historique, qui cimente davantage la position de l’Algérie en tant que phare d’art visé et profond. »

Moncef Dahleb

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