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Le détroit d’Ormuz fermé dans le sillage de la guerre dans le Golfe : Le spectre d’un nouveau choc pétrolier !

Le détroit d’Ormuz, artère vitale du commerce mondial d’hydrocarbures, est désormais « de facto fermé » selon les Gardiens de la Révolution iraniens, au lendemain des frappes américano-israéliennes lancées samedi contre l’Iran. Tandis que Téhéran riposte par des frappes sur des pays de la région et que les avertissements radio se multiplient à l’adresse des navires croisant dans la zone, les marchés pétroliers s’affolent et le spectre d’un choc énergétique d’ampleur mondiale resurgit avec une intensité inédite depuis des décennies.

La Force navale de l’Union européenne a confirmé que les Gardiens de la Révolution prévenaient par message radio les navires que le passage par le détroit « n’était pas autorisé ». L’agence iranienne Tasnim a de son côté relayé un avertissement selon lequel, en raison du climat d’insécurité régnant dans le secteur, la traversée du passage était jugée « dangereuse ». Pour l’heure, aucune décision officielle de fermeture n’a été formellement annoncée par Téhéran, mais les faits sur le terrain dessinent une réalité autrement plus alarmante : plusieurs tankers pétroliers qui se dirigeaient vers le détroit ont changé de cap dès samedi, d’autres ont préféré s’immobiliser à proximité de son entrée dans l’attente d’une accalmie. Le sultanat d’Oman a annoncé qu’un tanker, le « Skylight », avait été attaqué dans les eaux situées au nord du port de Khasab, dans la province de Musandam, faisant quatre blessés parmi un équipage de 20 personnes composé de marins indiens et iraniens. Dimanche, la télévision d’État iranienne a rapporté qu’un pétrolier était en train de couler après avoir été frappé alors qu’il franchissait « illégalement » le détroit, des images montrant une épaisse fumée noire s’élevant du navire en feu. Des agences de sécurité maritimes ont indiqué pour leur part que deux navires ont été attaqués dimanche au large des Émirats arabes unis et d’Oman dans le détroit d’Ormuz. Un premier navire, au large des côtes d’Oman, a été touché «par un projectile inconnu au-dessus de la ligne de flottaison. Bien que la salle des machines ait d’abord été signalée comme étant en feu, il a désormais été indiqué que l’incendie est sous contrôle», a indiqué l’agence de sécurité maritime britannique UKMTO. Dans un incident distinct, un autre «navire a été touché par un projectile inconnu, provoquant un feu. Il a été maîtrisé et le navire a l’intention de poursuivre son voyage», a ajouté l’UKMTO.

Un verrou stratégique sur la route du pétrole et du gaz mondiaux

Le détroit d’Ormuz, large d’à peine cinquante kilomètres et profond de moins de soixante mètres, situé entre l’Iran au nord et le sultanat d’Oman au sud, constitue l’unique voie d’acheminement maritime reliant le golfe Persique à l’océan Indien. Comme le souligne le professeur Abderrahmane Mebtoul, expert international en énergie, « la fermeture du détroit d’Ormuz affecterait le transit du gaz et du pétrole car c’est la porte de sortie du pétrole de la région du Golfe, qui compte cinq des dix plus gros producteurs du pétrole au monde, où transitent plus de 30 % des produits pétroliers dont plus de 20 % du GNL ». En 2024, selon l’Agence américaine de l’énergie (EIA), environ vingt millions de barils de brut y circulaient quotidiennement, soit l’équivalent de près de 20 % de la consommation mondiale de pétrole liquide. Un cinquième du commerce mondial de gaz naturel liquéfié y transitait également, principalement en provenance du Qatar, et plus de 80 % du pétrole et du gaz empruntant ce passage était destiné aux marchés asiatiques. L’EIA elle-même qualifie le détroit d’Ormuz de « point de passage pétrolier critique ». Seuls l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis disposent d’un réseau d’oléoducs permettant de le contourner, mais leur capacité combinée ne dépasse pas 2,6 millions de barils par jour, une fraction dérisoire au regard des volumes en jeu. Comme le relève Mebtoul, « l’idée de canalisations pour le contourner exigerait un investissement colossal ».

Le Moyen-Orient recèle en effet des ressources colossales que tout conflit régional menace directement. La région détient 40 % des réserves prouvées mondiales de pétrole — l’Arabie saoudite à elle seule possédant environ 262,7 milliards de barils — et 40 % des réserves mondiales de gaz naturel, dont 32 100 milliards de mètres cubes pour l’Iran et 24 700 milliards pour le Qatar. À ces chiffres s’ajoutent les réserves du bassin est de la Méditerranée, estimées à quelque 2 000 milliards de mètres cubes de gaz déjà découverts, avec un volume équivalent potentiellement encore enfoui sous le plateau continental levantin.

L’industrie maritime mondiale à l’arrêt, les assureurs en alerte

La réaction de l’industrie du transport maritime a été immédiate et sans précédent. Les plus grands armateurs de la planète ont simultanément ordonné l’arrêt de leurs navires dans la zone. Le français CMA CGM, troisième armateur mondial, a déclaré que « tous les navires actuellement dans le Golfe, ou en route vers le Golfe, ont reçu instruction, avec effet immédiat, de se mettre à l’abri », ajoutant que le passage par le canal de Suez était « suspendu jusqu’à nouvel ordre » et que ses navires seraient déroutés par le cap de Bonne-Espérance, rallongeant les trajets de plusieurs milliers de kilomètres. Le danois Maersk, deuxième armateur mondial, a annoncé suspendre « jusqu’à nouvel ordre, tous les passages de navires par le détroit d’Ormuz ». L’italo-suisse MSC, premier armateur mondial, a ordonné à tous ses navires présents dans le Golfe de se réfugier dans des zones sûres et a suspendu l’ensemble des réservations de fret mondial à destination du Moyen-Orient. L’allemand Hapag-Lloyd a gelé le transit de ses cargos. Des entreprises de transport japonaises — Nippon Yusen KK, Kawasaki Kisen Kaisha et Mitsui OSK Lines — ont à leur tour suspendu ou limité les passages de leurs navires. Le Japon, qui dépend du Moyen-Orient pour environ 90 % de ses importations de pétrole brut, suit la situation avec la plus grande anxiété. Le Qatar a annoncé la suspension temporaire du trafic maritime dans ses eaux territoriales, tandis que Washington a appelé les navires commerciaux à « rester à l’écart » du Golfe en raison « d’importantes activités militaires » et a demandé à tous les bâtiments liés aux États-Unis de maintenir une distance de trente milles nautiques par rapport aux navires militaires américains.

Selon les données de suivi rapportées par Bloomberg, le commerce de gaz naturel liquéfié à travers le détroit est presque totalement à l’arrêt : au moins onze tankers de GNL se dirigeant vers le Qatar ou en provenance de celui-ci ont suspendu leurs voyages. Les compagnies d’assurance maritime ont commencé à augmenter les primes de couverture pour les navires traversant le Golfe et le détroit d’Ormuz, avec des hausses allant jusqu’à 50 %. Comme le souligne Arne Lohmann Rasmussen, de Global Risk Management, « même un simple doute concernant la sécurité dans le détroit pousserait de nombreux navires, pour des raisons d’assurance, à rencontrer des difficultés à le traverser, car les primes augmenteraient fortement ». Jakob Larsen, responsable de la sûreté chez Bimco, l’une des principales associations d’armateurs mondiales, anticipe que « les navires ayant des liens commerciaux avec les États-Unis ou Israël et s’approchant de la zone auront probablement des difficultés à obtenir une couverture ». La Force navale de l’UE s’est déclarée « en état d’alerte maximale ».

Vers une flambée des cours et un pic inflationniste mondial

Les conséquences sur les marchés de l’énergie sont déjà tangibles. Vendredi, le cours du Brent s’établissait à 72,87 dollars le baril et le WTI à 67,02 dollars, en hausse de près de cinq dollars en 24 heures, tandis que le gaz dépassait les trente dollars le mégawattheure. Comme le note Mebtoul, cette envolée est « due non aux fondamentaux économiques mais à ces tensions géostratégiques ». Or, la situation pourrait considérablement s’aggraver. Selon les projections de Bloomberg, en cas de blocus prolongé du détroit d’Ormuz — le scénario le plus sombre — le baril pourrait franchir le seuil des 108 dollars, contre 60 dollars début janvier. Si Téhéran décidait de mettre pleinement sa menace à exécution, les cours du Brent pourraient flamber jusqu’à 120 voire 150 dollars le baril, selon l’analyste Muyu Xu de Kpler Ltd. Il faut ajouter à cette équation le risque d’arrêt des exportations iraniennes elles-mêmes. L’Iran produit entre 3,2 et 3,5 millions de barils par jour selon l’Agence internationale de l’énergie, soit environ 3 % de l’offre pétrolière mondiale, largement orientée vers l’Asie et notamment la Chine pour contourner les sanctions.

Mebtoul rappelle qu’« il faut également tenir compte des tensions qui ont perturbé le trafic en mer Rouge, par où transitent 12 % du commerce mondial de marchandises, une voie qui concentre 30 % du trafic mondial de conteneurs et environ 8 % de produits pétroliers, et qui ont fait augmenter le coût du transport maritime de 15 à 20 % ». L’addition des perturbations en mer Rouge et d’une possible fermeture du détroit d’Ormuz constituerait un double étranglement sans précédent pour le commerce international. Selon les estimations du FMI, « une hausse de 20 à 25 % du prix du pétrole et du gaz entraînerait une hausse de l’inflation mondiale entre 0,8 et 1 % » et, par ricochet, accroîtrait le coût de l’ensemble des marchandises, menaçant la croissance d’une économie mondiale déjà fragile.

C’est dans ce contexte de crise que s’est tenue la réunion des huit membres de l’OPEP+ pour statuer sur une éventuelle hausse de production en avril, une décision qui prend désormais une dimension éminemment politique autant qu’économique. Bloomberg, dans ses prévisions publiées le 11 février, estimait certes que « les conséquences économiques d’un pétrole à plus de 100 dollars seront probablement moins importantes que lors des chocs précédents », notamment pour les États-Unis, devenus exportateurs grâce au pétrole de schiste. Mais les conséquences dépendront crucialement de l’ampleur du conflit et de sa durée.

La raison l’emportera-t-elle ?

Comme le souligne le professeur Mebtoul, « aucun pays n’a intérêt à une généralisation du conflit au Moyen-Orient : ni les pays du Golfe, ni l’Iran qui a besoin de ressources financières du fait de vives tensions sociales internes, ni les grandes puissances dont la Chine, un des plus gros importateurs d’hydrocarbures ». Espérons, conclut-il, « que la raison l’emportera sur les passions, la guerre entre l’Iran et les USA, s’il venait à durer, pouvant entraîner la déstabilisation de toute la région et avoir un impact négatif sur le futur de la croissance de l’économie mondiale, qui est déjà fragile avec un pic inflationniste ». Le devenir d’un monde multipolaire, rappelle-t-il, « conditionne largement la réussite de cette grande entreprise de cohabitation entre les peuples, qui interpelle notre conscience commune ». Reste à savoir si les protagonistes de cette crise majeure sauront entendre cet appel avant que les flammes n’embrasent durablement l’économie mondiale.

Salim Amokrane

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