Culture

Constantine : L’art de la dinanderie retrouve ses lettres de noblesse

Les ateliers des artisans dinandiers de Constantine bruissent d’une activité fébrile en ce mois de Ramadhan. Quand le soleil se couche sur la vieille ville, les échoppes du quartier historique de Bardo s’animent d’un ballet incessant : familles en quête de plateaux ciselés, commandes affluant d’autres wilayas, artisans martelant le cuivre jusque tard dans la nuit. Ce regain d’intérêt pour un artisanat ancestral, qui semblait menacé il y a encore quelques années, témoigne d’un retour aux sources culturelles dans la société algérienne contemporaine. « La dinanderie connaît, au cours de ce mois sacré, une dynamique notable, portée par le regain d’intérêt pour les produits traditionnels étroitement liés à l’identité culturelle algérienne », a indiqué à l’APS Abdelghani Seifer, directeur de la Chambre de l’artisanat et des métiers de Constantine. Selon lui, « la diffusion, sur les réseaux sociaux, des photos de familles de tables dressées et ornées de pièces de dinanderie a largement contribué à renforcer cet engouement au sein des familles algériennes ». Les plateformes numériques sont ainsi devenues, paradoxalement, les meilleurs ambassadeurs d’un savoir-faire millénaire, transformant les traditionnelles « siniya » et autres « merach » en objets de désir pour une génération connectée.

Cette effervescence représente bien plus qu’un simple phénomène commercial pour les 220 artisans dinandiers recensés dans la wilaya. « Cette effervescence constitue une opportunité importante pour les artisans du cuivre, leur permettant de valoriser leur savoir-faire tout en contribuant à la préservation de ce patrimoine artisanal ancestral », a souligné Abdelghani Seifer. Le directeur de la CAM a également précisé que « la Chambre œuvre à accompagner les dinandiers et à les encourager à développer des créations conjuguant authenticité et innovation, en adéquation avec les exigences du marché ». Un équilibre délicat entre respect des techniques traditionnelles et adaptation aux goûts contemporains, notamment à travers ces créations hybrides associant cuivre et verre qui séduisent une clientèle en quête de modernité sans renoncer à ses racines.

Dans les ruelles du vieux Bardo, l’artisan Abderrahmane ne chôme pas. « Les ateliers connaissent actuellement une forte pression de travail », explique-t-il à l’APS, précisant que « les artisans poursuivent parfois leur activité jusqu’à des heures tardives de la nuit afin de satisfaire les commandes croissantes émanant de clients locaux, mais aussi d’autres wilayas ». Cette fièvre s’intensifie à l’approche de l’Aïd El-Fitr, période où se perpétue la tradition d’offrir des pâtisseries aux invités dans des pièces de dinanderie au style contemporain. Mais le contraste avec un passé récent reste saisissant. Abderrahmane se souvient : il y a environ cinq ans, « l’activité connaissait un net ralentissement, les artisans ne parvenant à écouler que quelques pièces anciennes et se voyant parfois contraints de fermer leurs boutiques en raison de la faiblesse de la demande ». L’intérêt pour la dinanderie n’a commencé à croître progressivement qu’au cours des trois dernières années, sauvant ainsi de l’oubli un pan entier du patrimoine artisanal constantinois.

Son confrère Mohamed partage cet optimisme retrouvé. Selon lui, « la demande pour les pièces de dinanderie a atteint cette année des niveaux sans précédent, au point que les artisans éprouvent des difficultés à organiser leur programme de travail ». Un engouement qui, estime-t-il, « a largement contribué à redynamiser cette activité artisanale traditionnelle ». Les carnets de commandes débordent, les étals se vident aussi vite qu’ils se remplissent, et les doigts calés des artisans peinent à suivre le rythme imposé par une clientèle redevenue fidèle. Du côté des ménagères, l’acquisition de ces objets relève autant de la quête esthétique que du lien symbolique avec le patrimoine. Plusieurs d’entre elles ont confié que « l’acquisition de pièces de dinanderie constitue désormais un moyen de renouveler l’esthétique des tables pendant le Ramadhan et d’apporter une touche d’élégance à la présentation des plats et des pâtisseries ». Certaines ont ainsi remplacé leurs anciennes « siniya » par de nouvelles pièces ou ont opté pour ces créations hybrides associant cuivre et verre, destinées à mettre en valeur fruits secs, pâtisseries et confitures traditionnelles comme la pâte de coing. Au-delà de leur fonction utilitaire, ces objets incarnent une transmission générationnelle, un pont entre les tables d’antan et celles d’aujourd’hui. Ce renouveau de la dinanderie constantinoise révèle une aspiration plus profonde : celle d’une société qui, tout en naviguant dans la modernité, cherche à préserver les marqueurs tangibles de son identité culturelle. Les réseaux sociaux, souvent accusés de standardiser les pratiques, jouent ici un rôle inattendu de valorisation patrimoniale, transformant chaque table dressée en vitrine d’un savoir-faire ancestral et chaque partage en acte de résistance culturelle face à l’uniformisation.

R.C.

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