15e Festival culturel national de la chanson chaabi : Une édition sous le signe de la transmission et de la mémoire
La 15e édition du Festival culturel national de la chanson chaabi a ouvert ses portes à Alger, lundi soir, dans une atmosphère de ferveur ramadhanesque qui a transformé le Palais de la culture Moufdi-Zakaria en sanctuaire vivant du patrimoine musical algérien. Seize candidats venus des quatre coins du pays, deux maîtres disparus à honorer, et un défi : garder le chaabi hors des vitrines.
C’est sous les ors discrets du Palais Moufdi-Zakaria, berceau des grandes cérémonies culturelles de la capitale, que la ministre de la Culture et des Arts, Mme Maliha Bendouda, a présidé, dans la soirée de lundi, l’ouverture officielle de la quinzième édition du Festival culturel national de la chanson chaabi — manifestation dont les portes se refermeront le 12 mars. Une cérémonie placée sous le signe du souvenir et de la transmission, dédiée à la mémoire de deux piliers de ce genre musical authentique, le cheikh Mohamed Bourahla et le cheikh Belkacem Khalfa, figures tutélaires dont l’absence physique n’a pas empêché l’esprit de planer sur toute la soirée.
La dimension officielle de l’événement s’est affirmée dès le parterre des invités : conseillers à la présidence de la République — l’un chargé des affaires diplomatiques, Ammar Abba, l’autre à la tête de la direction générale de la communication, Kamal Sidi Saïd —, président du Conseil national économique, social et environnemental, Mohamed Boukhari, représentant du président du Conseil de la nation, hauts cadres de l’État, figures du monde culturel et journalistes. Un aréopage qui dit, à lui seul, l’importance que les pouvoirs publics accordent désormais à ce genre longtemps cantonné aux soirées algéroises.
Car le chaabi n’est pas une musique comme les autres. Né dans les ruelles de la Casbah, nourri du melhoun — ce chant poétique dialectal aux racines andalouses —, il est, selon la formule que lui a consacrée la ministre, «le divan des Algériens et le dépositaire de leurs secrets affectifs forgés à travers les siècles». Mme Bendouda a tenu à replacer cette quinzième édition dans une perspective à la fois mémorielle et prospective. «La chanson chaabi incarne une philosophie de vie», a-t-elle déclaré dans son discours d’ouverture, «elle exprime la mémoire de nos vieilles villes, façonnée par le génie de maîtres d’exception.» Plus encore, elle a insisté sur la fonction presque thérapeutique de cet art : «Elle est la sagesse dans la détresse et la consolation dans les épreuves.»
Transmettre sans trahir
Mais le véritable enjeu de cette édition tient dans un équilibre délicat que la ministre a formulé avec précision : maintenir le chaabi vivant dans les gorges de la jeunesse sans le fossiliser. «Notre devoir est de garder ce patrimoine vivant dans les consciences et dans les voix des jeunes, loin du silence des musées», a-t-elle affirmé, appelant à soutenir «le renouveau authentique et créatif qui préserve l’âme et ouvre des horizons aux nouvelles voix pour créer et apporter leur contribution». Un message adressé directement aux seize candidats en lice, auxquels elle a rappelé qu’ils portent «une responsabilité lourde et belle» : «Maîtriser les maqâms et mémoriser les chefs-d’œuvre poétiques représente la forme la plus noble de fidélité aux générations qui ont préservé cet art dans les circonstances les plus difficiles.» Le commissaire du festival, M. Abdelkader Bendaâmache, a prolongé cette réflexion en précisant la vocation pédagogique de la manifestation, «tournée spécialement vers la jeunesse et visant à découvrir de nouveaux talents dans le domaine de la chanson chaabi». Il a rappelé que cette édition reste fidèle à sa double devise — «Science et connaissance» d’une part, «Authenticité et ouverture» de l’autre —, et annoncé la publication de recueils et de diwans mis à la disposition des candidats et des passionnés, ainsi que la création d’un espace dédié aux grands maîtres du siècle passé.
Sur scène, le programme de la soirée inaugurale a marié l’hommage à la compétition. L’orchestre dirigé par Abdelhadhi Boukoura a ouvert la cérémonie par un spectacle mêlant théâtre, musique et poésie, retraçant l’histoire du chaabi et le parcours de ses pionniers. La compétition officielle a ensuite débuté avec cinq candidats. Il s’agit de Hassaïni Mohamed Amine (Médéa), Touhami Zakaria (Annaba), Slimane Feriel (Blida), Blidi Omar (Béjaïa) et Ghernaout Brahim (Médéa), qui ont interprété des extraits du répertoire authentique du chaâbi, ainsi que des principaux poèmes du melhoun, cet art ancestral réputé en Algérie. Les concurrents ont également été honorés à cette occasion, pour les encourager à perpétuer et à préserver cet art patrimonial algérien.
La soirée s’est achevée en apothéose avec la performance de Sidi Ali Lekkam, dont les interprétations de chansons emblématiques du répertoire chaabi ont soulevé l’enthousiasme d’un public connaisseur et passionné. En marge des concerts, une exposition photographique consacrée aux artistes de toutes générations ayant marqué le genre, et un salon du livre organisé en partenariat avec l’ENAP, complétaient un dispositif culturel conçu pour dépasser le cadre d’un simple concours.
Fondé en 2006, le Festival culturel national de la chanson chaabi reste, vingt ans après sa création, l’une des rares institutions culturelles algériennes à articuler aussi clairement une ambition patrimoniale et une mission de prospection des talents. Le pari reste entier : faire en sorte que le chaabi, cette «manifestation de la personnalité algérienne», continue de retentir non pas dans les archives, mais bien dans les rues.
Mohand Seghir

