Une enquête met en lumière des réseaux criminels sophistiqués : Le Maroc, plaque tournante du trafic de drogue et d’armes
Des fusils d’assaut AK-47 acheminés depuis le Maroc, des clans criminels qui quadrillent le Guadalquivir et la Costa del Sol, des mafias interconnectées entre Casablanca, Paris et Istanbul : une enquête du média espagnol El Español, publiée lundi, lève le voile sur une réalité que les services de sécurité européens peinent à endiguer.
Le Royaume chérifien s’impose désormais comme le nœud stratégique d’un narco-État de fait, dont les tentacules s’étendent du détroit de Gibraltar aux profondeurs du continent africain. C’est une géographie du crime qui se dessine, implacable. Au cœur du dispositif : le détroit de Gibraltar, vingt kilomètres d’eau salée entre deux continents, et de chaque côté, des hommes qui font fortune sur la misère et la violence. L’enquête d’El Español décrit avec une précision saisissante comment des réseaux criminels structurés, enracinés au Maroc, alimentent en armes de guerre les narcotrafiquants qui opèrent le long du fleuve Guadalquivir et sur la Costa del Sol andalouse. Des AK-47, des AR-15, des subfusils de type Uzi et Skorpion, des armes de poing, des grenades, et même des drones issus de théâtres de guerre récents : l’armement saisi lors des opérations antidrogue espagnoles reflète désormais celui d’une guérilla, non plus celui de simples trafiquants.
Militarisation du trafic
Les chiffres donnent le vertige. La Policía Nacional, la Guardia Civil et le Centre de renseignement contre le terrorisme et la criminalité organisée (CITCO) le reconnaissent eux-mêmes : dans presque chaque opération antidrogue menée en Andalousie, de lourds armements sont désormais découverts. Plus de cinquante armes longues ont été confisquées en moins de six mois dans cette seule région. Un bilan qui traduit une mutation profonde de la criminalité organisée liée au narcotrafic. « La présence d’armes de guerre n’est plus marginale », admettent les services de sécurité espagnols cités par El Español. Ce constat rejoint les données de l’Office des Nations Unies contre la drogue et le crime (ONUDC), qui classe le Maroc au premier rang mondial des producteurs et exportateurs de résine de cannabis. Selon le dernier rapport de l’agence onusienne, quelque 20 000 tonnes de haschisch seraient produites chaque année dans les seules montagnes du Rif, dont l’immense majorité transite vers l’Europe par la voie maritime méditerranéenne. Le haschisch marocain représenterait ainsi plus de 70 % de la résine de cannabis consommée sur le continent européen. Ce monopole du haschisch s’est mué, au fil des années, en une position de force sur l’ensemble des routes criminelles qui irriguent l’Europe. Le Maroc n’est plus seulement producteur : il est devenu le pivot logistique incontournable d’un système criminel tentaculaire. Les clans marocains, expliquent des hauts gradés des services espagnols interrogés par le journal madrilène, contrôlent depuis longtemps le marché noir des armes qui circulent entre l’Europe du Sud et le Maghreb. Leurs relais en France — notamment dans les grandes agglomérations où les réseaux diasporiques sont bien implantés — leur assurent une puissance de frappe et une capacité d’intermédiation que les autres organisations criminelles peinent à égaler. « Les organisations françaises et marocaines sont dans la meilleure position, avec des contacts en Turquie et dans les pays de l’Est », résument des responsables du ministère espagnol de l’Intérieur.
Quand le Maroc joue au monopoly criminel
La menace ne se limite pas aux rives de la Méditerranée. Les routes du narcotrafic qui partent du Maroc s’enfoncent désormais profondément vers le sud, traversant le Sahel et l’Afrique subsaharienne. L’ONUDC a documenté cette expansion géographique avec inquiétude : les réseaux criminels liés au haschisch marocain utilisent les mêmes corridors que les trafiquants de cocaïne sud-américaine, créant une convergence dangereuse entre plusieurs filières criminelles. Des pays comme le Mali, le Niger, la Mauritanie et le Sénégal se retrouvent ainsi traversés par des flux de drogues et d’armes dont le point de départ ou de transit est souvent le territoire marocain. Cette réalité alimente directement l’instabilité qui gangrène le Sahel, où groupes armés et organisations criminelles se nourrissent mutuellement.
L’imbrication entre trafic de drogue et trafic d’armes, mise en lumière par l’enquête espagnole, n’est pas un phénomène récent, mais son ampleur actuelle est inédite. Les armes qui parviennent aux clans andalous empruntent des itinéraires complexes, transitant par des zones de conflits — dont certaines en Afrique — avant de rejoindre les réseaux actifs entre le Maroc et l’Espagne. Une fois sur le sol ibérique, ces arsenaux servent à protéger les convois de drogue, sécuriser les entrepôts clandestins et intimider les forces de l’ordre ou les groupes rivaux. La logique est celle d’une guerre économique menée par des acteurs qui n’ont plus rien à envier aux organisations paramilitaires.
Gibraltar, porte ouverte sur l’enfer blanc et vert
L’Andalousie, par sa géographie même, est condamnée à être en première ligne. Située à quelques encablures du détroit de Gibraltar, la région constitue l’un des principaux points d’entrée de la drogue en Europe — haschisch en provenance du Rif marocain, mais aussi cocaïne acheminée depuis l’Amérique latine et destinée à un marché européen insatiable. Les organisations criminelles ont su exploiter cette position charnière avec une redoutable efficacité, transformant les criques de la Costa del Sol et les rives du Guadalquivir en autoroutes du crime. Les go-fast — ces embarcations rapides qui traversent le détroit de nuit — déchargent leurs cargaisons à un rythme que les forces de l’ordre, malgré leurs efforts, ne parviennent pas à contenir.
Face à cette réalité, les autorités espagnoles tirent la sonnette d’alarme. La militarisation croissante des groupes criminels — une tendance que confirment les saisies d’armes à répétition — élève le niveau de violence à des seuils préoccupants. Les affrontements entre clans rivaux pour le contrôle des routes et des zones de stockage font régulièrement des victimes, tandis que les policiers et les gardes civils affrontent désormais des adversaires armés comme des soldats. L’enquête d’El Español pointe ainsi une transformation structurelle que les instances européennes — Europol en tête — ont documentée dans leurs rapports annuels : la criminalité organisée liée au trafic de drogues atteint un niveau de sophistication et de violence sans précédent sur le flanc sud-occidental de l’Europe.
Au-delà du fait divers policier, c’est une question géopolitique majeure que soulève cette enquête : jusqu’où le silence diplomatique peut-il tenir face à un pays dont le territoire sert de base arrière au crime organisé international ?
Salim Amokrane

