Culture

Théâtre : Abdelkader Alloula, cavalier des planches

Il y a des absences qui ne finissent pas de peser. Le 14 mars 1994, une balle mettait fin à la vie d’Abdelkader Alloula, l’une des figures les plus singulières et les plus fécondes que le théâtre algérien ait jamais portées. 32 ans plus tard, jeudi 12 mars à Alger, la Radio algérienne lui rendait hommage à travers une rencontre commémorative placée sous l’intitulé évocateur : « Alloula : Cavalier des planches, gardien du patrimoine ». Enregistrée en vue d’une diffusion sur les ondes de Radio Culture ce samedi, cette émission a réuni académiciens, metteurs en scène et proches du défunt autour d’une œuvre que le temps, loin d’éroder, semble continuer d’affermir. Né en 1939 à Oran, Abdelkader Alloula a consacré l’essentiel de sa vie créatrice à une entreprise aussi ambitieuse que cohérente : fonder un théâtre algérien ancré dans les profondeurs du patrimoine populaire tout en s’ouvrant aux exigences de la modernité dramaturgique. C’est cette vision que les intervenants du jour se sont attachés à restituer, avec la précision de ceux qui l’ont vu à l’œuvre et l’émotion de ceux qui, pour certains, l’ont aimé. Parmi eux, Rihab Alloula, comédienne et fille du dramaturge, n’avait que dix ans lorsque son père fut assassiné en pleine décennie noire. Présente à cette rencontre, elle a témoigné d’un lien filial nourri de « compréhension, d’encouragements et de générosité », tout en confiant qu’elle continuait encore aujourd’hui de découvrir cet homme à travers les témoignages de celles et ceux qui l’ont côtoyé. C’est par ces voix interposées qu’elle dit saisir mieux ses « élans d’engagement et de dévouement pour l’Algérie à travers la pratique du 4e Art » — une façon de dire que l’héritage d’Alloula se transmet autant par les archives que par la mémoire vivante.

Autour de la table, le directeur artistique du Théâtre national algérien, Djamel Guermi, le docteur Abdelhamid Allaoui, président de la commission scientifique à l’origine d’un ouvrage récemment paru sous le titre Abdelkader Alloula Ladjouad, Les Éternels, ainsi que le dramaturge et metteur en scène Omar Fetmouche ont dressé le portrait d’un homme de théâtre total. Le critique et enseignant à l’université Alger 2, Ahcène Tlilani, et le journaliste et critique de théâtre Boubekeur Sekini ont complété ce panel de voix autorisées.

Tous ont insisté sur ce que l’on pourrait appeler la double exigence d’Alloula : une exigence humaine, d’abord, faite d’« humanisme », de « grande disposition à écouter » et de « disponibilité à aider » ; une exigence artistique, ensuite, qui ne souffrait aucune approximation. « Portant une vision sur l’avenir du théâtre algérien claire et précise, Abdelkader Alloula savait parfaitement ce qu’il voulait », ont-ils souligné, rappelant qu’il travaillait « avec une projection clairvoyante et pragmatique » sur chacun des ateliers constituant un spectacle — écriture, mise en scène, scénographie, direction d’acteurs, éclairage, bande-son. Rien n’était laissé au hasard, rien n’était délégué à la négligence.

Cette exigence se manifestait de manière particulièrement frappante dans ce que le dramaturge lui-même nommait le « théâtre de la parole ». Alloula ciselait ses textes sur les plans « sémantique, phonologique et phonétique », jusqu’à obtenir une « uniformité et une ressemblance » du propos dans un rythme qu’il voulait « harmonieux de complémentarité » entre les différents rôles. Ce travail de l’oreille et de la langue ne s’arrêtait pas là : il développait parallèlement une réflexion sur le « théâtre de l’écoute », interrogeant sans relâche la manière dont chaque réplique allait être reçue par le spectateur. Une quête de « simplicité académique où tout devait être dit et transmis avec des corpus basiques de tous les jours, aux propos percutants et bien agencés » — art du quotidien élevé à la hauteur d’une poétique. C’est dans cette poétique que s’inscrit la place accordée à la poésie populaire, et notamment au melhoun, cette forme orale et chantée profondément enracinée dans la culture maghrébine. En intégrant ces matériaux dans ses créations, Alloula entendait promouvoir « la culture et le patrimoine algériens, tant sur la forme que dans les contenus, en mettant en valeur les us et les coutumes du peuple ». Le théâtre comme acte de mémoire collective autant que comme outil d’émancipation : telle était, en substance, la préoccupation première d’un artiste qui consacrait son œuvre à la « libération de la pensée de toutes les contraintes ». Pour illustrer l’ampleur de ce projet, les intervenants ont convoqué plusieurs pièces majeures du répertoire d’Alloula : Ladjouad, Lagoual, ou encore Homk Salim, adaptation algérienne du Journal d’un fou de Nicolas Gogol — preuve que le dramaturge n’hésitait pas à faire dialoguer le patrimoine local avec les grands textes de la littérature universelle. Des anecdotes et des souvenirs personnels ont également ponctué les échanges, restituant la dimension charnelle d’un artiste que ses proches décrivent comme aussi chaleureux dans la vie qu’intransigeant sur les planches.

L’émission, qui sera diffusée samedi prochain sur Radio Culture, s’inscrit dans un mouvement plus large de réappropriation de l’œuvre d’Alloula, dont témoigne la récente publication collective Les Éternels.

M.S.

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