Culture

32 ans après l’assassinat d’Abdelkader Alloula : Oran garde vivante la flamme du maître de la halqa

Un musée, un livre, un film et des témoignages : le 32e anniversaire de l’assassinat du dramaturge oranais a donné lieu samedi à une soirée mémorielle qui pose, en creux, une question brûlante — que fait-on d’un génie quand il n’est plus là pour se défendre ?

Il y a 32 ans, une balle interrompait l’une des aventures théâtrales les plus singulières qu’ait connues le monde arabe. Abdelkader Alloula, dramaturge, metteur en scène et fondateur du théâtre de la halqa, tombait à Oran le 10 mars 1994, victime du terrorisme. Samedi soir, le Musée national Ahmed-Zabana de la même ville a rouvert ce dossier avec la rigueur et l’émotion qu’il mérite, lors d’une conférence intellectuelle organisée sous le patronage de la ministre de la Culture et des Arts, Malika Bendouda, avec la contribution du Théâtre national Mahieddine-Bachtarzi. Chercheurs, artistes, proches du défunt et héritiers de la scène algérienne étaient réunis pour une soirée qui ne se contentait pas de commémorer — elle construisait. La nouvelle la plus concrète de la soirée est venue du directeur du musée, Hichem Sekkal, qui a annoncé la création d’un espace permanent dédié au mouvement théâtral et à l’expérience d’Alloula au sein même de l’établissement, dans la section d’ethnographie consacrée à l’histoire d’Oran. Une décision qui n’est pas anodine : inscrire le théâtre dans un musée d’histoire et d’ethnographie, c’est affirmer qu’Alloula n’appartient pas seulement à la mémoire des arts de la scène, mais à la mémoire collective d’une ville et d’un peuple. L’initiative vise, selon Sekkal, à rendre hommage à « une grande figure artistique dont la renommée a dépassé les frontières nationales et qui a été primée dans plusieurs festivals internationaux de théâtre ».

L’autre événement de la soirée était éditorial. L’universitaire Lakhdar Mansouri, qui animait la rencontre, a présenté un ouvrage publié récemment par le Théâtre national Mahieddine-Bachtarzi, intitulé Abdelkader Alloula : les nobles ne disparaissent pas. Le titre, emprunté à la sagesse populaire, dit l’essentiel du projet. Le livre rassemble plus de quarante articles scientifiques et académiques, auxquels s’ajoutent plus de soixante témoignages d’amis, de membres de la famille et de personnalités algériennes et étrangères ayant collaboré avec le dramaturge. Des chercheurs issus de pays arabes et européens y ont contribué, faisant de cette publication un objet transnational à la mesure d’une œuvre qui le fut. Mansouri a souligné que l’ouvrage « met en lumière les contributions d’Alloula au théâtre et à la scène culturelle en Algérie à travers son expérience artistique diversifiée » — une façon de rappeler qu’Alloula ne peut se résumer à une formule ni à une seule pièce, fût-elle aussi emblématique qu’El-Adjouad ou El-Litham.

La parole la plus attendue de la soirée était celle de Rehab Alloula, fille du dramaturge disparu. Elle a tenu à saluer le travail accompli, estimant que cette publication, réalisée en hommage à son père, est « complète et fidèle », et qu’elle « permettra aux nouvelles générations pratiquant le théâtre de découvrir son parcours ». Dans cette phrase tient tout l’enjeu de la soirée : la transmission. Alloula a forgé un langage scénique unique, nourri de la tradition de la halqa — ce théâtre de la place publique où le conteur tient cercle — et des techniques dramaturgiques modernes. Ce langage, s’il n’est pas enseigné, documenté, commenté, risque de rester un souvenir admiré plutôt qu’un outil vivant.

C’est précisément ce que le critique théâtral Bouziane Benachour a mis en lumière dans son intervention, en explorant la relation d’Alloula avec la presse et ses écrits. Il a souligné qu’Alloula « a su développer le théâtre populaire à travers l’écriture et la mise en scène, tout en réussissant à allier le patrimoine culturel aux techniques modernes de la pratique théâtrale ». Une synthèse rare, qui explique pourquoi son œuvre continue de résonner au-delà des frontières. L’artiste Ghouti Azri, compagnon de scène, a quant à lui évoqué les années au Théâtre régional d’Oran et rappelé qu’Alloula avait fondé la coopérative théâtrale « 1er Mai », première expérience du genre en Algérie — une audace organisationnelle qui prolongeait son audace artistique.

La soirée s’est refermée sur la projection d’un film documentaire retraçant le parcours d’Abdelkader Alloula, né en 1939 et mort à 55 ans en pleine création, réalisé par le journaliste Issam Belkedrouci. Des images, des archives, des voix : la halqa reconstituée le temps d’une projection, dans un musée qui s’apprête désormais à lui ouvrir une salle.

Mohand S.

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