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Hub pour le narcotrafic international : Le Maroc, une menace croissante pour la sécurité régionale

Premier producteur mondial de résine de cannabis avec 2 500 à 3 000 tonnes par an selon l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC), le Maroc est désormais identifié par plusieurs rapports internationaux comme un épicentre du narcotrafic dont les ramifications menacent directement la sécurité de l’Europe, de la Méditerranée occidentale, du Sahel et de l’Afrique du Nord.

Le rapport « EU Drug Market 2025 » de l’Agence de l’Union européenne sur les drogues, le « European Drug Report 2025 » et le « Global Organized Crime Index 2025 » convergent pour dresser le portrait d’un pays où la production et le trafic de stupéfiants est un pan structurel de l’économie, alimentant en retour le blanchiment d’argent, le trafic d’armes et la déstabilisation de tout un arc géographique allant des côtes ibériques aux confins sahéliens.

Une économie parallèle enracinée dans le tissu social

Selon les données de l’ONUDC, « la culture du cannabis, au Maroc, couvre une surface de 37 000 hectares et nourrit 140 000 familles », principalement dans les montagnes du Rif, au nord du pays. Le rapport précise qu’« une partie de cette production est mise à la disposition de réseaux de trafic internationaux ciblant essentiellement les pays européens et l’Afrique du Nord et ayant pour point de départ le nord du Maroc ». L’ampleur de ces chiffres illustre l’enracinement du phénomène dans la réalité sociale marocaine : la production et le trafic du cannabis « sont passés du statut d’activité criminelle isolée à une pratique enracinée dans la réalité sociale », constate le rapport. Loin de se limiter aux variétés traditionnelles, la production marocaine de cannabis a connu ces dernières années une mutation qualitative préoccupante. Des variétés hybrides à haute teneur en THC, développées à partir de croisements génétiques avec des souches importées d’Europe et d’Amérique, sont désormais cultivées dans le Rif. Ces nouvelles variétés, parfois produites sous serre, offrent des rendements supérieurs et une concentration en principes actifs considérablement plus élevée que le cannabis traditionnel marocain, ce qui accroît à la fois la dangerosité sanitaire du produit pour les consommateurs et la rentabilité financière pour les réseaux de trafic. Cette montée en gamme permet aux organisations criminelles marocaines de rivaliser avec la production de cannabis à haute puissance issue des Pays-Bas ou de l’Espagne et de maintenir leur emprise sur un marché européen estimé à plusieurs milliards d’euros.

Carrefour de trois continents pour la cocaïne

Si le cannabis demeure la production phare du narcotrafic marocain, le royaume joue un rôle de plus en plus central dans le transit de la cocaïne à l’échelle intercontinentale. Situé au carrefour de l’Afrique, de l’Europe et des Amériques, le Maroc s’est imposé comme une plateforme logistique de premier plan pour les cartels latino-américains cherchant à écouler leur production vers le marché européen. Les côtes atlantiques marocaines, mais aussi les ports du Sahara occidental occupé par le Maroc, servent de point de réception pour des cargaisons de cocaïne acheminées par voie maritime depuis la Colombie, le Venezuela ou le Brésil. Une partie de cette cocaïne est ensuite réacheminée vers l’Europe, l’Afrique du Nord et le Sahel, via les mêmes réseaux et routes de contrebande que ceux utilisés pour le cannabis, à travers le détroit de Gibraltar ou les enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla pour ce qui est du marché européen. Une autre partie est redirigée vers le Sahel et l’Afrique de l’Ouest, alimentant des réseaux criminels et des groupes armés dans une région déjà fragilisée par l’instabilité sécuritaire. Les saisies de cocaïne sur le territoire marocain et aux frontières des pays voisins se sont multipliées ces dernières années, confirmant cette tendance lourde documentée par le « Global Organized Crime Index 2025 ».

Le nexus drogue-armes : une spirale sécuritaire

Les profits colossaux générés par le narcotrafic ne restent pas cantonnés à l’économie de la drogue. Comme le soulignent les rapports internationaux, « ce commerce génère des gains financiers colossaux qui alimentent, à leur tour, d’autres activités criminelles telles que le blanchiment d’argent et le commerce illicite des armes, ce qui renforce le développement du crime organisé et complique davantage les défis sécuritaires auxquels la région est confrontée ». Le lien entre trafic de drogue et trafic d’armes constitue l’un des aspects les plus alarmants de la situation. Les réseaux criminels opérant depuis le Maroc utilisent une partie de leurs revenus pour acquérir des armes légères et des munitions qui alimentent ensuite les conflits et l’instabilité dans le Sahel, en Libye et en Afrique de l’Ouest. Ce nexus drogue-armes crée une spirale sécuritaire dans laquelle les stupéfiants financent l’armement de groupes criminels et terroristes, lesquels assurent en retour la protection des routes de contrebande. Le rapport « EU Drug Market 2025 » confirme que « les réseaux de trafic liés au Maroc s’appuient sur une base logistique complexe et de multiples circuits pour l’acheminement de la drogue vers l’Europe, ce qui représente une menace pour la stabilité de toute la région ». Les côtes espagnoles demeurent « les points de passage les plus importants pour le trafic de drogue à destination de l’Europe, à partir du sud ». En 2021, « l’Espagne a saisi approximativement 672 tonnes de résine de cannabis produites au Maroc », un chiffre qui ne représente, selon les estimations des services de sécurité européens, qu’une fraction de la quantité réellement acheminée.

L’Algérie en première ligne

Parmi les pays les plus directement exposés à cette menace, l’Algérie occupe une place particulière en raison de sa longue frontière terrestre avec le Maroc. L’édito de la revue « El Djeich » du mois de mars 2026, publication officielle de l’Armée nationale populaire (ANP), qualifie explicitement le trafic de drogue en provenance du Maroc de « guerre déclarée à notre pays par le régime du Makhzen à travers ses multiples et désespérées tentatives d’inonder notre pays de ces poisons ». Selon le bilan annuel du ministère de la Défense nationale, les forces armées ont déployé des moyens considérables pour contrer cette menace tout au long de l’année 2025. Les unités de l’ANP ont procédé à l’arrestation de 2 354 narcotrafiquants et « mis en échec l’introduction de 35 tonnes de kif traité provenant des frontières avec le Maroc », tandis que 934 kilogrammes de cocaïne et 40 millions de comprimés psychotropes ont été saisis. La saisie, en une seule semaine, de 1,8 tonne de kif traité accompagnée de « grandes quantités de cocaïne et de psychotropes » témoigne, rappelle l’APS, de « l’existence d’un réseau organisé de trafic de stupéfiants ciblant les jeunes de toute la région ». L’ampleur de ces chiffres illustre la pression constante que le narcotrafic d’origine marocaine exerce sur la sécurité nationale et la nécessité, soulignée par de nombreux experts, d’un renforcement de la coopération régionale pour faire face à ce qui constitue désormais « un défi sécuritaire majeur ».

Malik Meziane

Les chiffres clés du narcotrafic marocain

• 2 500 à 3 000 tonnes: production annuelle de résine de cannabis au Maroc (ONUDC)

• 37 000 hectares : surface cultivée en cannabis dans le nord du pays

• 140 000 familles dépendantes économiquement de la culture du cannabis

• 551 tonnes de résine de cannabis saisies ces dernières années dans l’Union européenne, le Maroc représentant la plus grande part des drogues interceptées (EU Drug Market 2025)

• 265 000 opérations de saisie de drogues enregistrées dans l’UE

• 672 tonnes de résine de cannabis marocain saisies par l’Espagne en 2021

• 35 tonnes de kif traité interceptées aux frontières algériennes en 2025

• 934 kg de cocaïne saisis en Algérie en 2025

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