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La visite du pape Léon XIV en Afrique : Favoriser le dialogue des cultures et des civilisations

Par Dr Abderrahmane Mebtoul

Professeur des universités et expert international.

Selon le bulletin de presse du Vatican n° 208, publié le lundi 16 mars 2026, le pape Léon XIV visitera quatre pays d’Afrique : l’Algérie du 13 au 15 avril 2026, le Cameroun du 15 au 18 avril, l’Angola du 18 au 21 avril et la Guinée équatoriale du 21 au 23 avril 2026, afin de « poursuivre le dialogue et tisser des liens entre les mondes chrétien et musulman ».

Selon ce même bulletin, pour le premier itinéraire — l’Algérie —, le lundi 13 avril 2026, le Pape quittera Rome à 8h00 depuis l’aéroport international Léonard-de-Vinci de Rome-Fiumicino à destination d’Alger et atterrira à 9h00 à l’aéroport international d’Alger Houari-Boumedièn. À 9h45, le Pape se rendra au Maqam Echahid, le Monument aux Martyrs, haut lieu de mémoire nationale dédié aux combattants de la guerre d’indépendance. À 10h15, il effectuera une visite de courtoisie au Président de la République au palais présidentiel, soulignant la dimension diplomatique de ce déplacement. À 11h00, le souverain pontife rencontrera les autorités, des représentants de la société civile ainsi que le corps diplomatique au Centre de conférences Djamaa El Djazaïr. Dans l’après-midi, à 15h15, il visitera la Grande Mosquée d’Alger, dans un geste fort en faveur du dialogue interreligieux. À 16h15, une visite privée est prévue au centre d’accueil et d’amitié des sœurs missionnaires augustiniennes, dans le quartier de Bab El Oued. À 16h40, le Pape rencontrera la communauté chrétienne d’Algérie dans la célèbre basilique Notre-Dame d’Afrique, lieu emblématique dominant la baie d’Alger.

Le mardi 14 avril 2026, à 9h20, le Pape quittera l’aéroport international d’Alger Houari-Boumedièn pour rejoindre l’aéroport international Rabah-Bitat d’Annaba, où il arrivera à 10h30. À 11h00, il visitera le site archéologique d’Hippone, ancienne cité romaine où vécut et prêcha saint Augustin, figure majeure de la pensée chrétienne et philosophe originaire d’Afrique du Nord. À 11h35, il se rendra à la maison d’accueil pour personnes âgées des Petites Sœurs des Pauvres, avant une rencontre privée, à 12h10, avec les membres de l’ordre augustinien à la maison de la communauté augustinienne. À 15h30, le souverain pontife présidera une messe dans la basilique Saint-Augustin d’Annaba. En fin de journée, retour à Alger, puis le 15 avril, départ pour Yaoundé, première étape d’une tournée africaine qui se prolongera jusqu’au 23 avril, en Angola et en Guinée équatoriale.

En Afrique, lors de ces visites, le pape Léon XIV lancera certainement un appel aux représentants de la société civile, aux autorités locales, aux gouvernements et aux organisations internationales en faveur d’un engagement renouvelé pour la coopération régionale et la solidarité face aux nouveaux défis, notamment le changement climatique, les disparités socio-économiques et la sécurité tant régionale que mondiale. L’objectif sera de jeter les bases d’une nouvelle ère de coopération, fondée sur les valeurs communes de paix, de stabilité et de prospérité, marquant un engagement historique en faveur du multilatéralisme, afin d’engager un dialogue sur la manière de construire collectivement un monde plus résilient et plus prospère.

Cependant, au sein d’un monde de l’audiovisuel et de la communication qui connaît un bouleversement sans précédent — hypermédiatisé, avec le développement de l’intelligence artificielle et des réseaux sociaux qui parfois favorisent l’intolérance —, les partis traditionnels et les sociétés civiles jouent de moins en moins leur rôle d’intermédiation sociale. Une profonde restructuration et une adaptation de la société s’imposent face à ces transformations, où la culture, tenant compte des anthropologies spécifiques des sociétés, est, de mon point de vue, le socle fondamental. Le monde est en perpétuel mouvement, car il n’existe pas de situation statique ; et lorsqu’un État émet des règles qui ne correspondent pas à la réalité de la société, celle-ci génère ses propres règles, avec le développement de la sphère informelle (voir notre intervention à l’ouverture du colloque sur le thème « La Méditerranée des Solutions », à l’invitation de l’Académie de Géopolitique et de l’Institut de recherche, d’innovation et de prospective méditerranéen, à Paris, le 4 novembre 2023).

Contrairement aux discours extrémistes haineux, le conflit actuel, dans bon nombre de régions du monde comme au Moyen-Orient, n’est pas une confrontation entre la vision judéo-chrétienne et la vision arabo-musulmane du monde. L’histoire millénaire a montré que la symbiose des apports du monde musulman et de l’Occident — Islam, Judaïsme, Christianisme et toutes les autres religions, comme le Bouddhisme, pour ne citer que ces grandes traditions — a favorisé le dialogue des cultures à travers la tolérance. Paradoxalement, pendant certaines périodes, nous avons assisté à des guerres de religion : l’Inquisition, la persécution des Juifs, les conflits entre protestants et catholiques, avec des milliers de morts au nom de la religion.

Dans ce cadre, comment ne pas rappeler les actions de l’Algérien l’émir Abdelkader, l’une des plus grandes figures mystiques du XIXe siècle, qui, lors des massacres de chrétiens en 1860 en Syrie, s’interposa par la force et sauva des milliers d’entre eux en les abritant dans sa demeure ? Cela lui valut une reconnaissance mondiale : celle du pape Pie IX, le grand cordon de la Légion d’honneur de Napoléon III, les honneurs de la reine d’Angleterre, et de nombreuses autres distinctions, de Russie, de Prusse et des États-Unis. Pour la visite en Algérie, prévue du 13 au 15 avril et constituant la première étape du voyage, de Saint Augustin à l’émir Abdelkader, les apports des Algériens à la spiritualité, à la tolérance et à la culture universelle ne peuvent que les prédisposer à être attentifs aux fractures contemporaines.

Comme je l’ai souvent rappelé dans de nombreuses contributions nationales et internationales depuis plus de deux décennies — point de vue partagé par bon nombre d’amis de toutes tendances, épris de paix et de tolérance, musulmans, chrétiens, juifs —, nous devons combattre le racisme sous toutes ses formes, qu’il soit fondé sur la religion, la race ou le sexe, et respecter toutes les croyances.

La diversité et l’humanisme, remparts contre le choc des civilisations, ont été illustrés par Amin Maalouf, qui a exploré les rencontres entre l’Orient et l’Occident, notamment dans Les Échelles du Levant, mettant en scène des identités complexes et le dialogue interculturel ; par Charles de Foucauld, qui a proposé une approche de l’autre fondée sur la fraternité, l’apprentissage linguistique et la vie partagée ; et par Léopold Sédar Senghor, qui a promu un « dialogue des cultures » prônant la Civilisation de l’Universel par le métissage culturel et la complémentarité des valeurs. Il faudra éviter que la mondialisation détruise les équilibres culturels, ce qui nécessite d’accepter les différences et de valoriser la diversité comme une richesse, plutôt que de chercher l’homogénéisation.

Je souhaite que notre monde, grâce à une nouvelle gouvernance mondiale, et fort de son histoire mouvementée depuis des siècles comme de ses potentialités actuelles, trouve les ressources morales et psychologiques qui lui permettront, comme il l’a fait maintes fois face à l’adversité, de transcender avec dignité et honneur les rancœurs et les haines tenaces. L’histoire montre en effet un cycle des civilisations : aucune n’est supérieure à une autre, chaque pays devant concilier son authenticité et la modernité, chaque civilisation ayant, à travers l’histoire, apporté sa contribution à l’humanité — d’où l’importance du dialogue des cultures.

Face aux tensions géostratégiques actuelles et au poids économique croissant des BRICS, nous nous orientons vers une nouvelle reconfiguration des relations internationales et un monde multipolaire. L’enjeu majeur du XXIe siècle sera le continent africain, qui abritera entre 2030 et 2040 le quart de la population mondiale, suscitant ainsi les rivalités des grandes puissances et de certains pays émergents. Les pays de la Méditerranée pourraient, quant à eux, jouer le rôle de pont entre l’Europe et l’Afrique. Telle est l’unique voie que doivent emprunter les dirigeants de ce monde afin de transcender leurs différends, vaincre la haine et les peurs qui les habitent, et trouver les raisons de vivre harmonieusement ensemble pour construire, ensemble, le monde de demain.

5. La diversité et l’humanisme sont les axes directeurs contre le choc des civilisations. Il convient d’éviter que la mondialisation ne détruise les équilibres culturels, ce qui nécessite d’accepter les différences et de valoriser la diversité comme une richesse, plutôt que de chercher l’homogénéisation.Se pose alors cette question cruciale, qui engage l’avenir de l’humanité, au moment où ce sont les rapports de force qui tendent à façonner les relations internationales : dans les prochaines années, assistera-t-on à une intensification des conflits ou à davantage de coopération, via un dialogue culturel productif au profit de toute l’humanité ? Dans ce monde turbulent et instable, en perpétuel devenir, le dialogue des civilisations conditionne notre conscience commune par la tolérance, loin de la culture de la haine. L’ère des confrontations n’a duré des siècles que parce que les extrémismes ont prévalu dans un environnement fait de suspicion et d’exclusion. Or, connaître l’Autre, c’est aller vers lui, le comprendre, mieux le connaître, afin de favoriser le dialogue des religions et des civilisations. C’est dans ce cadre que s’inscrit la visite du pape Léon XIV en Afrique.

En conclusion, le dialogue des cultures et des civilisations est indispensable à la coexistence pacifique. Méditons ces propos de sagesse formulés en 1906 par l’écrivaine britannique Evelyn Beatrice Hall (sous le pseudonyme S. G. Tallentyre) pour résumer la pensée tolérante de Voltaire dans son ouvrage The Friends of Voltaire : « Monsieur, je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai de toutes mes forces pour que vous puissiez toujours le dire. » La phrase originale en anglais est : « I disapprove of what you say, but I will defend to the death your right to say it. »

A.M.

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