Figure tutélaire de l’anthropologie algérienne : Béjaïa rend hommage à Tassadit Yacine, amazighe
Le Centre de recherche en langue et culture amazighes de Béjaïa a consacré, mardi, un colloque national à l’œuvre et au parcours de l’anthropologue Tassadit Yacine. Réunis dans l’amphithéâtre du CRLCA, enseignants universitaires et chercheurs venus des quatre coins du pays ont débattu deux jours durant de la place singulière qu’occupe cette intellectuelle dans le paysage des sciences humaines algériennes et au-delà. Intitulé « Relire Tassadit Yacine : entre engagement, apport académique et enracinement culturel », l’événement a d’emblée posé les termes d’une réflexion qui dépasse le simple exercice hagiographique. Il s’agissait, selon le professeur Mustapha Tidjet, directeur du CRLCA, d’évoquer « la femme et l’anthropologue » dans toute la complexité de sa personnalité, en mettant en lumière notamment « sa générosité, ainsi que le soutien et l’accompagnement qu’elle apportait aux étudiants originaires d’Afrique du Nord à l’École des hautes études en sciences sociales », l’institution parisienne où Yacine a forgé l’essentiel de sa carrière académique.
Tassadit Yacine s’est imposée comme l’une des voix les plus originales de l’anthropologie francophone. Directrice d’études à l’EHESS, elle a consacré ses travaux à la poésie orale berbère, aux résistances culturelles, à la condition des femmes et aux dynamiques identitaires du monde amazigh. Son compagnonnage intellectuel avec Mouloud Mammeri — romancier, linguiste et anthropologue — a profondément marqué sa trajectoire et nourri une œuvre à la croisée de la littérature, de l’ethnologie et du combat politique.
C’est précisément ce legs commun que le professeur Tidjet a tenu à souligner : Tassadit Yacine a, dit-il, « révolutionné » le domaine de la recherche en anthropologie « en remettant en question, aux côtés de Mouloud Mammeri, un ancien principe selon lequel pour être un bon anthropologue, il fallait être extérieur au groupe étudié ». Cette rupture épistémologique — l’idée qu’un chercheur peut légitimement étudier sa propre société sans que cela compromette la rigueur de son analyse — a ouvert des perspectives décisives pour toute une génération de chercheurs maghrébins.
Le président du colloque, le docteur Medjedoub Kamel, a précisé que les communications prévues sur les deux journées porteraient sur des « études critiques des différents ouvrages de l’anthropologue », inscrivant ainsi la manifestation dans une démarche scientifique rigoureuse plutôt que dans le registre du simple hommage. L’objectif, a-t-il ajouté, est de « mettre en valeur ses contributions à la recherche anthropologique et la richesse de sa production scientifique », une œuvre abondante qui court sur plusieurs décennies et continue d’alimenter les débats académiques contemporains.
En marge du colloque, le CRLCA a annoncé son intention de publier un ouvrage collectif consacré à Tassadit Yacine, qui viendrait cristalliser les travaux présentés lors de ces deux journées et offrir un outil de référence aux chercheurs de la discipline. Une initiative qui témoigne de la volonté croissante des institutions algériennes de documenter et de valoriser leur propre patrimoine intellectuel — trop longtemps laissé en friche au profit des seules consécrations venues de l’étranger.
Mohand S.

