L’Afrique à l’heure du numérique souverain
Le président de la République, Abdelmadjid Tebboune a lancé samedi un appel solennel à l’unité numérique de l’Afrique, en ouvrant la première édition de « Global Africa Tech 2026 » — trois jours de conclave continental pour bâtir, enfin, une infrastructure de télécommunications que le continent maîtrise de bout en bout.
Le Centre international de conférences Abdelatif-Rahal, à Alger, a tenu lieu ce samedi de carrefour des ambitions numériques d’un continent. Ministres africains, opérateurs de télécommunications, investisseurs internationaux et experts du numérique se sont retrouvés pour l’ouverture de « Global Africa Tech 2026 », manifestation continentale organisée sous le haut patronage du président de la République, Abdelmadjid Tebboune, et placée sous le slogan « Tous les réseaux, une seule convergence ». C’est le Premier ministre, Sifi Ghrieb, mandaté par le chef de l’État, qui a lu l’allocution présidentielle — un texte dense, volontariste, où Tebboune pose les termes d’un projet politique autant que technologique : faire de l’Afrique une puissance numérique souveraine, interconnectée et maîtresse de ses propres données.
Un droit au développement, pas une faveur technologique
Le ton est donné dès les premières lignes de l’allocution présidentielle. Pour Abdelmadjid Tebboune, la question des télécommunications en Afrique n’est pas une affaire de techniciens ni de marchés : c’est une question de droits. « Le développement du secteur des télécommunications constitue, dans la conjoncture actuelle, un défi déterminant, voire un enjeu stratégique de première importance pour l’Afrique et, au-delà, un véritable droit au développement pour nos peuples », affirme-t-il dans son message. Cette formulation n’est pas anodine. Elle inscrit le numérique dans le registre des droits fondamentaux, au même titre que l’accès à l’eau, à l’éducation ou à la santé — et rejette implicitement toute vision qui réduirait le continent à un espace de consommation des technologies produites ailleurs.
Dans un monde où les innovations se succèdent à une cadence que personne ne maîtrise plus vraiment, Tebboune appelle l’Afrique à une prise de conscience collective : « Notre continent se doit, pour garantir sa place dans cette dynamique numérique accélérée, de renforcer ses capacités dans les domaines des infrastructures de réseaux de télécommunications et d’interconnexion. » Les infrastructures de connectivité — terrestres, spatiales et maritimes — « sont désormais au cœur des politiques publiques visant à bâtir une Afrique intégrée sur les plans économique et humain, résiliente, compétitive et maîtrisant ses propres réseaux », insiste-t-il.
Le message est relayé avec la même fermeté par le ministre de la Poste et des Télécommunications, Sid Ali Zerrouki, qui ouvre les travaux en martelant qu’« il n’est plus acceptable que l’Afrique reste un simple espace de consommation technologique ». Les enjeux, selon lui, « ne sont pas seulement d’ordre technique, mais éminemment stratégiques, de développement et de souveraineté ».
Pas de ZLECAF sans câbles de fibre optique
L’un des passages les plus politiquement chargés de l’allocution présidentielle concerne la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAF). Tebboune établit un lien direct, presque mécanique, entre souveraineté numérique et intégration économique : « L’interconnexion des réseaux africains s’avère indispensable à la réussite de la ZLECAF. Cela implique que l’Afrique soit connectée à elle-même afin de libérer pleinement son potentiel économique. » Et le président de la République d’enfoncer le clou : « Sans corridors de fibre optique, sans capacités de données partagées et sans infrastructures sécurisées, il ne peut y avoir de marché africain intégré. »
C’est là que le discours de Tebboune bascule du registre des intentions vers celui de la stratégie. L’objectif qu’il assigne à la coopération africaine est précis : « Unifier l’espace africain, terrestre, maritime et spatial, au sein d’une infrastructure de télécommunications souveraine et intégrée. » Aucune région du continent ne doit rester à l’écart, insiste-t-il, car « là où les télécommunications sont disponibles, se développent également le savoir, l’investissement, l’emploi et les services essentiels ». Le renforcement des capacités de télécommunication « favorise l’émergence d’entreprises innovantes, l’intégration dans les chaînes de valeur et la création d’emplois hautement qualifiés », observe encore le chef de l’État, faisant des télécommunications « l’un des outils les plus puissants pour promouvoir l’inclusion économique, financière et sociale, et l’un des leviers les plus efficaces pour générer de la richesse et stimuler l’innovation ».
L’Algérie, hub numérique africain en construction
Le troisième axe du message présidentiel est le plus directement politique pour Alger : le président Tebboune revendique pour son pays un rôle de locomotive du numérique africain. « L’Algérie, de par sa position économique et géostratégique influente en Afrique, est prête et en mesure de jouer un rôle d’acteur et de pôle d’excellence dans le renforcement de la souveraineté numérique africaine », déclare-t-il sans détours. Cette ambition, précise-t-il, « se traduit en actions concrètes à travers des initiatives exemplaires à suivre, actuellement en cours de concrétisation sur le terrain, parmi lesquelles le projet de dorsale transsaharienne à fibre optique ». Ce projet — un corridor de fibre optique reliant l’Algérie aux pays du Sahel et de l’Afrique subsaharienne — est présenté comme la contribution tangible d’Alger à l’architecture numérique continentale. Sur le plan intérieur, Tebboune dresse le bilan de la politique nationale des télécommunications : augmentation considérable de la bande passante internationale, extension du réseau de fibre optique à l’ensemble des régions, franchissement « du seuil de trois millions de foyers connectés à la technologie de la fibre optique jusqu’au domicile (FTTH) ». Cette technologie, annonce-t-il, « sera généralisée d’ici la fin de l’année 2027 ». Ces chiffres ne sont pas seulement un bilan : ils constituent, dans la logique du discours présidentiel, une démonstration par l’exemple. L’Algérie entend montrer qu’un pays africain peut, par la volonté politique et l’investissement public, réduire significativement sa fracture numérique interne — et que ce modèle est transposable à l’échelle continentale. Tebboune appelle dès lors à « l’établissement de partenariats fondés sur l’investissement conjoint, le transfert de technologie et le développement des compétences humaines africaines », formule qui s’adresse autant aux partenaires africains qu’aux grandes entreprises technologiques internationales présentes au forum. Investir dans les infrastructures de communications en Afrique, conclut-il, « c’est investir dans la croissance, la stabilité et la prospérité partagée ».
Pendant trois jours, jusqu’au 30 mars, opérateurs téléphoniques, institutions continentales — Union africaine, Union internationale des télécommunications, NEPAD, Smart Africa — et délégations gouvernementales de haut niveau auront à traduire ces ambitions en recommandations concrètes. Alger, en s’affichant comme capitale africaine du numérique, entend bien peser sur la rédaction de cette feuille de route commune.
Amar Malki

