Conséquences de la guerre au Moyen-Orient sur l’approvisionnement du marché : L’Algérie prend des mesures d’urgence
Le ministère de l’Industrie pharmaceutique a adressé dimanche une note d’urgence à l’ensemble des établissements pharmaceutiques du pays, les sommant de surveiller leurs approvisionnements en matières premières avec « la plus grande rigueur et vigilance ». En toile de fond : le conflit au Moyen-Orient, qui fait peser une menace directe sur les routes maritimes mondiales et pourrait compromettre, dans les semaines à venir, l’approvisionnement des marchés mondiaux.
La note émane directement du ministre de l’Industrie pharmaceutique et s’adresse, sans distinction, à « l’ensemble des établissements pharmaceutiques de fabrication, d’importation et d’exploitation ». Son ton est mesuré, mais son message est sans ambiguïté : les tensions géopolitiques qui secouent le Proche-Orient font désormais peser un risque concret sur l’approvisionnement en médicaments. Le ministère prévient que « des perturbations des chaînes d’approvisionnement internationales sont susceptibles de survenir et de compromettre la disponibilité des produits pharmaceutiques sur le marché national dans les semaines et les mois à venir ». Depuis le 28 février 2026, le Moyen-Orient est entré dans une nouvelle phase de conflit ouvert. L’attaque israélo-américaine contre l’Iran a déclenché une escalade militaire dont les répercussions économiques dépassent largement les frontières de la région. Le détroit d’Ormuz, par lequel transitent chaque jour des millions de barils de pétrole mais aussi une part considérable du fret commercial mondial, est soumis à des pressions sans précédent. La mer Rouge, déjà fragilisée depuis fin 2023 par les attaques des Houthis contre les navires marchands, connaît une nouvelle détérioration qui contraint de nombreux armateurs à dérouter leurs navires ou à suspendre leurs dessertes vers certaines destinations.
Ces perturbations ne concernent pas seulement les hydrocarbures. Les matières premières pharmaceutiques — principes actifs, excipients, intrants chimiques — sont pour l’essentiel fabriquées en Inde et en Chine, et acheminées vers les marchés africains et européens via ces corridors maritimes devenus instables. L’Algérie n’échappe pas à cette vulnérabilité structurelle. Si son industrie pharmaceutique nationale couvre plus de 80 % des besoins en médicaments du marché intérieur — une performance remarquable fruit d’une politique volontariste menée depuis deux décennies — elle reste, selon Reda Belkasmi, chargé des études et de la synthèse au ministère qui a été interrogé par l’APS, « relativement liée à l’approvisionnement extérieur en matières premières », ce qui fait que « tout dysfonctionnement dans cette chaîne affecte directement la disponibilité de certains produits pharmaceutiques sur le marché ».
La note ministérielle du 5 avril constitue le premier étage d’un dispositif de réponse que les autorités ont voulu à la fois rapide et structuré. Les établissements concernés sont instruits d’« observer, avec la plus grande rigueur et vigilance, l’évolution de leurs approvisionnements » et de « notifier sans délai aux services compétents du Ministère toute menace ou difficulté susceptible d’impacter l’exécution de leurs programmes d’importation et de livraison en cours, qu’il s’agisse de produits finis ou d’intrants nécessaires à la production », via l’adresse électronique dédiée approvisionnements@miph.gov.dz.
Cette obligation de signalement n’est pas laissée à la discrétion des opérateurs. Elle s’inscrit, précise la note, « dans le cadre de l’application des dispositions législatives et réglementaires en vigueur, notamment celles prévues à l’article 162 de la loi n° 25-17 du 14 décembre 2025 portant loi de finances pour 2026 ». Ce texte impose aux établissements pharmaceutiques de déclarer leurs stocks sur la plateforme numérique du ministère, d’assurer la disponibilité des produits conformément à leurs programmes validés et de signaler tout risque de non-respect de ces programmes, « sous peine de l’application des sanctions prévues par ledit article ». La mise en garde finale du document est explicite : « Le Ministère attache la plus haute importance au strict respect des dispositions de la présente note et compte sur la diligence de l’ensemble des établissements concernés pour assurer sa mise en œuvre immédiate. »
Des leviers administratifs actionnés sans délai
En parallèle à cette note d’alerte, le ministère a engagé plusieurs mesures concrètes pour desserrer les contraintes administratives qui pourraient ralentir les importations en cas de crise. La plus significative est la suppression du certificat de contrôle pharmaceutique lors de la phase de domiciliation bancaire. Cette procédure préalable à l’importation était souvent source de délais. En l’éliminant à ce stade, les opérateurs disposant de programmes d’importation validés pourront désormais engager directement leurs achats à l’étranger, sans attendre ce préalable bureaucratique. En cas de difficultés avérées, des mécanismes de coordination intersectorielle sont prévus, impliquant le ministère du Commerce extérieur, le ministère des Finances et la Direction générale des Douanes, ainsi que le dispositif national de veille et de surveillance. L’objectif est de mobiliser l’ensemble des leviers disponibles pour « faciliter l’approvisionnement en matières premières ». Des mesures plus interventionnistes restent également dans la boîte à outils des autorités : « relèvement des capacités de production de certains médicaments alternatifs ou équivalents auprès d’autres établissements, afin de garantir la couverture des besoins du marché national », ou encore rapprochement des calendriers d’importation pour certains produits stratégiques afin de combler tout déficit éventuel. La question du changement de fournisseurs est également envisagée. Mais cette option reste encadrée par des procédures réglementaires que le ministère ne souhaite pas court-circuiter : l’Agence nationale des produits pharmaceutiques doit instruire les dossiers et « s’assurer de la qualité et de l’efficacité des nouvelles matières avant de les homologuer ». Changer de source d’approvisionnement ne peut être décidé dans la précipitation.
Sur le terrain, la surveillance s’organise
La réponse des autorités ne se limite pas aux circulaires. Dès jeudi, une première note avait été adressée aux producteurs, les obligeant à mettre en marché leurs stocks de produits connaissant « une situation de tension ou de pénurie » avant le lundi 6 avril, afin de répondre à la demande sur l’ensemble du territoire national. Ce dimanche, des commissions provinciales d’inspection et de contrôle ont été déployées pour vérifier l’application de ces instructions. Leur violation expose les contrevenants à des sanctions légales.
Ce dispositif d’ensemble traduit une approche que Belkasmi décrit comme « globale », fondée sur « la coordination continue entre les différents acteurs du secteur, afin de garantir un approvisionnement régulier du marché national en médicaments, une prise en charge optimale des besoins des patients, et le renforcement de la capacité du système national à faire face aux perturbations extérieures ». En clair : anticiper, coordonner, et si nécessaire, agir vite.
Le marché du médicament n’est pas le seul à faire l’objet de mesures d’anticipation. Il est utile de rappeler dans ce contexte que l’Algérie a accéléré ces dernières semaines ses achats de blé. L’OAIC a acquis près de 2 millions de tonnes de blé sur les marchés internationaux depuis le début de l’année. Le 26 mars, l’Office a complété une opération d’acquisition de 690.000 tonnes de blé. Il faut dire que les instances de l’ONU ont averti à plusieurs reprises contre les conséquences de la guerre sur les chaines d’approvisionnement notamment alimentaire. Dans un monde où les tensions géopolitiques redessinent en temps réel les équilibres du commerce international, les capacités d’anticipation des Etats sont vitales.
Samir Benisid

