L’OPEP+ entre stratégie de marché et crise géopolitique : Huit pays relèvent leur production de 206.000 barils par jour en mai
L’Algérie et sept partenaires de l’alliance pétrolière ont décidé, dimanche, d’accélérer le démantèlement de leurs coupes volontaires, dans un contexte de flambée des prix liée à la fermeture du détroit d’Ormuz et aux frappes contre l’Iran. Une décision aux enjeux considérables pour la stabilité mondiale.
L’alliance OPEP+ franchit un nouveau cap dans le calendrier de normalisation de sa production. Réunis en visioconférence dimanche, l’Arabie saoudite, la Russie, l’Irak, les Émirats arabes unis, le Koweït, le Kazakhstan, Oman et l’Algérie ont arrêté une hausse collective de 206.000 barils par jour, applicable dès le mois de mai. La décision, annoncée simultanément par le ministère algérien des Hydrocarbures et des Mines et par le secrétariat de l’organisation à Vienne, s’inscrit dans un mouvement de fond entamé au printemps 2023 : la réduction progressive — et désormais partielle — des ajustements volontaires de production accumulés depuis novembre de la même année.
L’Algérie en ordre de marche
La part algérienne dans cette augmentation est modeste mais symboliquement significative. Alger relèvera sa production de 6.000 barils par jour pour atteindre 983.000 barils quotidiens en mai, selon les données publiées par l’OPEP+ sur son site officiel. Le communiqué du ministère des Hydrocarbures précise que les huit pays ont « réaffirmé leur engagement en faveur d’une coordination étroite, soulignant l’importance d’un suivi continu et attentif de l’évolution du marché pétrolier international ». La 65e réunion du Comité ministériel conjoint de suivi (JMMC), qui s’est tenue le même jour, a réuni l’Algérie aux côtés de l’Arabie saoudite, des Émirats arabes unis, de l’Irak, du Koweït, du Nigeria, du Venezuela, du Kazakhstan et de la Russie. Le Comité a procédé à l’évaluation du respect des engagements de réduction pour les mois de janvier et février 2026. Dans ses conclusions, il a « salué les efforts soutenus des pays participants, tout en soulignant que le respect strict et continu des décisions collectives demeure un facteur déterminant pour la préservation de la stabilité du marché pétrolier international ».
Le mécanisme de la sortie progressive
Pour comprendre la portée de cette décision, il faut rappeler l’architecture des engagements de l’OPEP+. En avril 2023, huit pays membres de l’alliance avaient annoncé des réductions volontaires supplémentaires totalisant 1,65 million de barils par jour. En novembre de la même année, un second accord portait sur 2,2 millions de barils additionnels. Ces deux coupes, superposées aux plafonds officiels de l’organisation, constituent l’essentiel du levier de régulation dont dispose le cartel depuis trois ans.
Le communiqué des huit pays précise que l’ajustement de 206.000 barils par jour décidé pour mai « sera mis en œuvre à partir du 1,65 million de barils par jour d’ajustements volontaires supplémentaires annoncés en avril 2023 ». Le texte ajoute, avec une précaution calculée, que ce volume « pourra être restitué en partie ou en totalité en fonction de l’évolution des conditions du marché, et de manière progressive ». En d’autres termes, l’OPEP+ s’octroie une clause de réversibilité totale : si les prix venaient à chuter, le robinet pourrait être refermé. Les huit pays confirment également leur intention de « compenser intégralement tout volume de surproduction enregistré depuis janvier 2024 » — un signe que la discipline interne reste une préoccupation centrale, certains membres ayant par le passé produit au-delà de leurs quotas.
C’est pourtant hors des salles de réunion que se joue le véritable choc pétrolier de ce printemps 2026. Depuis le 28 février, les États-Unis et l’entité sioniste ont lancé des frappes contre l’Iran, lequel a répliqué en ciblant des installations énergétiques dans l’ensemble de la région. La conséquence la plus lourde de ce conflit pour les marchés mondiaux : Téhéran a fermé le détroit d’Ormuz, par lequel transitait, avant le conflit, environ un cinquième du pétrole et du gaz naturel liquéfié (GNL) échangés dans le monde. Un verrou stratégique dont le blocage a immédiatement provoqué une envolée historique des cours.
Jeudi 2 avril — dernier jour de cotation avant la pause pascale —, le baril de West Texas Intermediate (WTI) pour livraison en mai avait bondi de 11,41 % à 111,54 dollars. Le Brent de mer du Nord, référence européenne, pour livraison en juin, progressait quant à lui de 7,78 % à 109,03 dollars. Des niveaux qui contrastent radicalement avec ceux du 27 février, veille du déclenchement des opérations militaires, quand le WTI s’échangeait à 67,02 dollars et le Brent à 72,48 dollars — eux-mêmes déjà au plus haut depuis sept mois, dans l’anticipation d’un embrasement régional.
L’Opep + alertes sur les risques
Dans ce contexte, la décision d’augmenter la production revêt une signification ambivalente. D’un côté, elle répond à une logique économique : les prix élevés offrent aux membres de l’OPEP+ une fenêtre favorable pour reconstituer leurs revenus tout en relâchant progressivement les coupes. De l’autre, elle s’inscrit dans une équation géopolitique d’une complexité sans précédent. Le communiqué conjoint des huit pays va au-delà de la seule question des volumes. Il formule, avec une franchise inhabituelle pour ce type de document, une mise en garde explicite sur les risques pesant sur les routes d’approvisionnement. Les huit gouvernements ont « exprimé leur préoccupation face aux attaques contre les infrastructures énergétiques », relevant que « la restauration des actifs énergétiques endommagés à pleine capacité est à la fois coûteuse et prend du temps, affectant ainsi la disponibilité globale de l’offre ». Le texte souligne qu’« une action compromettant la sécurité de l’approvisionnement énergétique, qu’il s’agisse d’attaques contre des infrastructures ou de perturbations des routes maritimes internationales, accroît la volatilité des marchés ».
Une formulation qui fait directement écho au blocage d’Ormuz et aux menaces proférées par le président américain Donald Trump, qui a évoqué des représailles susceptibles de ramener l’Iran « à l’âge de pierre » à l’expiration de son ultimatum pour la réouverture du détroit et lequel a promis de riposter par des attaques contre les infrastructures énergétiques du Golfe. Les huit pays ont par ailleurs salué les membres de l’accord qui ont su développer des routes d’exportation alternatives, contribuant selon eux « à réduire la volatilité des marchés » — une allusion aux pays producteurs qui ont contourné le goulot d’Ormuz via d’autres voies maritimes ou des oléoducs terrestres.
L’OPEP+ a également confirmé la tenue mensuelle de réunions de suivi entre les huit pays. Le prochain rendez-vous est fixé au 3 mai 2026, tandis que la 66e réunion du JMMC est programmée pour le 7 juin. Entre-temps, les marchés resteront suspendus à l’évolution du conflit israélo-américano-iranien et à l’éventuelle réouverture du détroit d’Ormuz, dont le sort conditionne désormais, plus que tout quota ou plafond de production, la trajectoire réelle des prix du brut.
Samira Ghrib

