Ségolène Royal lance un message fort depuis Alger : « Ils ne veulent pas que l’Algérie avance » !
Ségolène Royal, présidente de l’Association France-Algérie, a livré mardi à Alger un plaidoyer sans équivoque pour une nouvelle ère de relations franco-algériennes fondées sur la vérité historique et le respect mutuel. Reçue en audience par le président de la République Abdelmadjid Tebboune, l’ancienne ministre française a dénoncé les « postures politiciennes » et les « provocations » de ceux qui refusent d’admettre la souveraineté nationale de l’Algérie, tout en appelant Paris à restituer les archives coloniales, les objets de l’Émir Abdelkader et les ossements des chouhada.
Dans une déclaration à la presse à l’issue de son audience avec le président de la République, Ségolène Royal n’a pas mâché ses mots. « Il faut faire reculer les postures politiciennes, les provocations, les discours qui déchirent, de la part de ceux qui ne veulent pas que l’Algérie avance et qui ne veulent pas encore admettre la souveraineté nationale de l’Algérie, son rôle diplomatique dans le monde, sa décision de non-alignement, sa liberté totale de choisir ses alliances et ses causes », a-t-elle affirmé avec force, avant d’ajouter : « Moi je respecte profondément cela et j’espère que les autorités françaises finiront aussi par respecter cette souveraineté nationale de l’Algérie. »
Ces propos, d’une rare franchise de la part d’une personnalité politique française, interviennent alors que les relations bilatérales traversent une période particulièrement difficile. La crise s’est aggravée samedi dernier, lorsque le chargé d’affaires de l’ambassade de France à Alger a été convoqué au ministère des Affaires étrangères suite à la diffusion jeudi sur France 2 d’un numéro de l’émission Complément d’enquête consacré à la crise franco-algérienne, comportant des affirmations jugées diffamantes et offensantes envers l’Algérie. Cet épisode a relancé les tensions après un début de dégel, illustrant la fragilité du processus de rapprochement entre les deux pays.
Élue le 18 décembre dernier à la présidence de l’Association France-Algérie, structure fondée en 1963 pour promouvoir le dialogue et l’amitié entre les peuples français et algérien, Ségolène Royal effectue ce déplacement en réponse à la double invitation de la Chambre algérienne de commerce et d’industrie et de la Chambre de commerce et d’industrie algéro-française. Arrivée lundi soir à Alger, elle a expliqué sa démarche : « Je suis venue écouter et apprendre dans deux domaines : la créativité économique et la culture. Car l’Association pour l’amitié entre la France et l’Algérie que je préside travaille depuis plus de 60 ans au développement du dialogue, de l’amitié, de l’échange, de la compréhension mutuelle et de la recherche de perspectives communes. »
Dans sa déclaration, l’ancienne candidate à la présidentielle française a dressé un constat lucide de l’histoire commune : « L’histoire entre la France et l’Algérie est une histoire blessée, faite de domination, de violences indignes, mais aussi de luttes, de résistance, de destins mêlés, de familles construites entre les deux rives, de projets économiques et culturels communs, de partenariats et de potentiels trop souvent occultés ou méconnus que nous devons mettre en valeur. » Pour elle, « l’amitié réparée entre nos pays et nos peuples doit se réaliser, je le souhaite de tout mon cœur pour construire des passerelles de savoir et de respect par le dialogue. »
Question mémorielle
Mais c’est sur la question mémorielle que Ségolène Royal s’est montrée la plus précise et la plus exigeante. Elle a énuméré une série de restitutions que la France doit effectuer, selon elle, sans plus tarder. « Le premier geste que doit faire la France, qui aurait dû être fait depuis longtemps, c’est la restitution des biens culturels et des archives, et j’y mettrai toute ma force. D’abord les objets de l’Émir Abdelkader et des autres personnalités algériennes », a-t-elle déclaré. Elle a également insisté sur la restitution « des ossements de tous les Chouhada conservés au Musée de l’Homme pour qu’ils soient honorablement inhumés comme l’a dit le président de la République, M. Abdelmadjid Tebboune. » La liste des restitutions s’étend également aux archives : « Toutes les archives ensuite, qui sont conservées à Aix-en-Provence et qui ont été en partie numérisées et donc qui peuvent être rendues très rapidement. Le canon d’Alger qui se trouve à Brest. Tout cela c’est d’ailleurs la commission mixte Histoire et Mémoire qui l’a confirmé dans son rapport du 22 novembre 2023 », a-t-elle poursuivi. Elle a ajouté à cela « les archives et le dossier complet sur les essais nucléaires dans le Sahara afin de mesurer l’ampleur en effet des dégâts et les réparer. » Évoquant les propos de l’Émir Abdelkader, « L’homme est grand par ce qu’il sait, et noble par ce qu’il fait », elle a plaidé en faveur de la restitution au peuple algérien « des objets qui lui appartiennent ». Elle s’est engagée à porter personnellement ce message auprès du président français : « C’est ce que je dirai au président Emmanuel Macron à mon retour pour l’inciter à agir en ce sens, comme d’ailleurs il l’avait dit au début de son quinquennat. » Ségolène Royal a conclu son intervention en citant Saint Augustin, né à Tagaste en Algérie : « La vérité est comme un lion, laisse-la libre, elle se défendra elle-même », appelant « à libérer la vérité de nos passés et construire une nouvelle alliance par des projets communs, d’égal à égal ». Elle a souligné que « la reconstruction de l’amitié entre la France et l’Algérie est un devoir que nous avons d’abord envers les jeunes générations des deux rives qui ne demandent qu’à développer ensemble leurs projets. »
Dans une déclaration au quotidien français Le Monde avant son déplacement, Ségolène Royal avait déjà fait le constat que la crise est profonde et que certains crimes de la colonisation, certaines blessures, n’ont pas été nommés, ni réparés, ni excusés, et qu’ils doivent l’être par la France comme l’ont fait d’autres pays. Elle affirme que l’Association France-Algérie l’a sollicitée en raison de sa liberté de parole et de la solidité de ses convictions. Le programme de la visite prévoit plusieurs rencontres avec des responsables algériens dans les secteurs gouvernementaux et les instances économiques. L’objectif affiché est de favoriser le dialogue et la coopération sur des projets d’investissement et d’échanges commerciaux, tout en consolidant les liens politiques entre les deux pays.
Salim Amokrane

