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Ghaza : Quand survivre signifie fouiller ses propres décombres

1,4 million de déplacés sous des tentes, des denrées qui pourrissent aux points de passage, 33 incidents à la bombe depuis le cessez-le-feu : l’ONU dresse un tableau accablant d’une catastrophe humanitaire sans précédent.

Ils sont 1,4 million — soit les deux tiers des 2,1 millions d’habitants de Ghaza — à vivre actuellement dans quelque 1 000 sites de déplacement, la plupart sous des tentes qui n’offrent ni intimité ni protection réelle contre les éléments. Ce chiffre, établi par un décompte de l’ONU au 11 février, dit à lui seul l’ampleur d’une catastrophe humanitaire que les agences onusiennes documentent semaine après semaine sans pouvoir l’endiguer. Car derrière le chiffre, il y a des visages : une fillette blessée ce samedi par des tirs de l’occupation dans sa tente de déplacée au centre de l’enclave, des familles qui fouillent les décombres de leurs anciennes maisons à la recherche de bois de chauffage, des enfants qui n’ont pas mis les pieds dans une salle de classe depuis plus de 2 ans. Ghaza ne sombre pas dans la catastrophe. Ghaza y est plongée depuis le 7 octobre 2023, et chaque jour qui passe en aggrave la profondeur. Le Bureau de coordination des affaires humanitaires de l’ONU (OCHA) n’use pas de circonlocutions dans son dernier rapport. « Les conditions d’hébergement restent désastreuses pour la plupart des personnes déplacées, poussant certaines d’entre elles à rester dans des endroits dangereux ou à fouiller les décombres à la recherche de produits de première nécessité, tandis que les enfants restent exposés aux engins explosifs et que les personnes âgées sont confrontées à des risques sanitaires accrus et à des difficultés pour accéder aux soins et à l’aide », détaille l’agence. Le groupe sectoriel chargé de la protection précise que les conditions de vie « précaires » poussent certains Ghazaouis à adopter des stratégies à haut risque : s’abriter dans des zones potentiellement contaminées par des munitions non explosées, fouiller les gravats à la recherche de matériaux de construction ou de combustible. Depuis l’entrée en vigueur du cessez-le-feu le 10 octobre dernier, les équipes d’action anti-mines ont recensé 33 incidents liés à des munitions explosives, qui ont causé 9 morts et 65 blessés, dont des enfants. « Depuis octobre 2023, plus de 700 engins explosifs ont été identifiés comme représentant une menace pour les civils et les efforts de reconstruction », avertit l’OCHA.

L’aide qui n’arrive pas — ou qui arrive avariée

L’acheminement de l’aide humanitaire se heurte à un double obstacle : les restrictions imposées par l’occupation sioniste aux points de passage, et les aléas logistiques et climatiques qui dégradent les marchandises avant même qu’elles n’atteignent les bénéficiaires. L’ONU a indiqué vendredi que ses équipes avaient tenté de coordonner 8 missions humanitaires, dont 5 seulement ont été pleinement facilitées. Les 3 autres — parmi lesquelles une mission visant à accéder à une station de traitement des eaux à Khan Younès — ont été refusées par l’occupation. Les travailleurs humanitaires à Ghaza, précise l’organisation, « continuent de faire face à des obstacles dans leurs efforts pour fournir une assistance vitale à la population ». Le porte-parole de l’ONU, Stéphane Dujarric, a rappelé que si l’élargissement de l’aide depuis le cessez-le-feu « a sauvé d’innombrables vies et permis d’écarter le risque de famine », « de nombreux habitants vivent toujours dans des conditions extrêmement difficiles et la réponse humanitaire continue de se heurter à des obstacles majeurs, notamment en ce qui concerne l’entrée des marchandises et la capacité des partenaires humanitaires à opérer ». La nourriture qui parvient à franchir les points de passage n’est pas toujours consommable à l’arrivée. L’OCHA documente une détérioration systématique des denrées alimentaires, causée par la conjonction de l’hiver et des délais imposés par l’occupation. « Les conditions météorologiques hivernales défavorables ont entraîné une détérioration importante des denrées avant leur entrée à Ghaza, car les cargaisons ont été exposées à la pluie aux points de passage et pendant le transport », note l’agence. Certains convois d’aide alimentaire restent bloqués plusieurs jours, parfois plusieurs semaines, aux points de passage en raison de procédures d’inspection imposées par l’occupation. Une fois à l’intérieur de l’enclave, la chaîne du froid reste une chimère : dans les cuisines communautaires, le manque d’électricité et d’équipements de réfrigération accélère la détérioration des produits périssables. La sécurité alimentaire, selon les agences spécialisées, « continue de se détériorer en raison de multiples facteurs, notamment la mauvaise gestion des stocks et les intempéries ».

L’UNRWA assiégée, la Cisjordanie sous pression

L’agence la plus vitale à la survie de la population de Ghaza fait elle-même l’objet d’une campagne d’élimination. Philippe Lazzarini, Commissaire général de l’UNRWA, a déclaré samedi que l’entité sioniste « poursuit ses pressions politiques visant à éliminer l’agence onusienne », illustrant son propos par un fait concret : « la démolition de notre siège à El Qods-Est occupée ». La destruction physique du quartier général de l’UNRWA dans la ville sainte n’est pas un accident — c’est un message. Lazzarini a en outre rappelé que les enfants de Ghaza « ne sont pas allés à l’école depuis plus de 2 ans », insistant sur l’importance cruciale de maintenir les services de santé et d’éducation fournis par l’agence. En Cisjordanie occupée, le tableau n’est pas moins alarmant : le Commissaire général a averti de la « gravité » d’une situation où « les colons intensifient les actes de violence et s’emparent des terres », mettant en garde avant qu’il ne soit « trop tard » et que cela ne compromette « l’avenir de la solution à deux États ».

Au bout de 16 mois d’agression, le bilan arrêté samedi 14 février 2026 par les autorités sanitaires palestiniennes est de 72 051 martyrs et 171 706 blessés, en majorité des femmes et des enfants. Dans les seules dernières 48 heures, les corps de 2 martyrs et 15 blessés ont été transférés vers les hôpitaux de Ghaza. De nombreuses victimes se trouvent encore sous les décombres. Depuis le cessez-le-feu d’octobre 2025, 591 Palestiniens supplémentaires sont tombés en martyrs et 1 598 autres ont été blessés. Ces chiffres, que les agences onusiennes et les autorités palestiniennes rappellent sans relâche, mesurent l’étendue d’une catastrophe que Stéphane Dujarric résume en une formule sans appel : la réponse humanitaire internationale « continue de se heurter à des obstacles majeurs » pendant que l’occupation sioniste poursuit « une guerre d’extermination marquée par des tueries, la famine, la destruction et le déplacement forcé, en dépit des appels internationaux et des ordonnances de la Cour internationale de Justice exigeant son arrêt ».

Lyes Saïdi

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