Les cours des matières flambent, les bourses reculent et le spectre de l’inflation plane : L’économie mondiale dans l’expectative
Les marchés financiers mondiaux vivent depuis lundi sous le choc d’une onde de déstabilisation profonde, déclenchée par l’intensification de la guerre israélo-américaine contre l’Iran et ses répercussions immédiates sur les routes d’approvisionnement énergétique de la planète. Des places boursières de Séoul à Wall Street, en passant par Paris, Francfort et Milan, la panique s’est installée, traduisant une inquiétude qui dépasse désormais la simple réaction aux événements militaires pour toucher aux fondements mêmes de l’économie mondiale. Le pétrole est au cœur de la tempête. Mardi, le baril de Brent de la mer du Nord s’envolait de près de 8 % à 83,91 dollars, frôlant les 85,12 dollars en séance, son plus haut niveau depuis juillet 2024, tandis que son équivalent américain, le West Texas Intermediate, progressait de 7,36 % à 76,47 dollars. La raison est simple et redoutable : le détroit d’Ormuz, passage stratégique par lequel transite en temps normal environ 20 % du pétrole mondial, est devenu impraticable pour les compagnies maritimes. Les analystes estiment que de 8 à 10 millions de barils par jour ne pourraient trouver aucun acheminement alternatif si ce verrou géographique venait à se refermer durablement. Sur le marché européen du gaz, la tension est tout aussi vive. Le contrat de référence TTF néerlandais bondissait de plus de 23 % à 59,445 euros le mégawattheure, après avoir déjà flambé de 33 % la veille, sous l’effet conjugué de la crise régionale et de la suspension de production par QatarEnergy, premier exportateur de gaz naturel liquéfié de la région.
Cette flambée énergétique a instantanément contaminé l’ensemble des marchés financiers. Les Bourses européennes ont accentué leurs pertes tout au long de la journée : Francfort lâchait jusqu’à 4,11 %, Milan dévissait de 4,73 % et Paris cédait 3,18 %, prolongeant un recul amorcé la veille. En Asie, la correction avait été encore plus sévère, avec une chute de 7,24 % de la Bourse de Séoul, 3,06 % de recul à Tokyo et 3,07 % à Shenzhen. À Wall Street, les contrats à terme annonçaient une ouverture en forte baisse, le Nasdaq cédant 2,48 %, le S&P 500 près de 2 % et le Dow Jones 1,82 %. Sur le marché obligataire, le mouvement est tout aussi révélateur. Les investisseurs se défont des obligations d’État depuis le début de la semaine, faisant mécaniquement monter les taux d’intérêt. Le rendement de l’emprunt allemand à dix ans, référence en zone euro, progressait à 2,79 % contre 2,71 % lundi, tandis que le taux italien atteignait 3,49 % et le taux britannique 4,52 %. Ce mouvement traduit des anticipations d’inflation persistante : une hausse durable des prix de l’énergie pèse sur le pouvoir d’achat des ménages et les marges des entreprises, tout en réduisant la valeur réelle des obligations, ce qui pousse les créanciers à exiger une compensation plus élevée.
C’est précisément ce risque qu’a mis en garde la Banque centrale européenne. Philip Lane, son chef économiste, a déclaré mardi au Financial Times qu’une guerre prolongée au Moyen-Orient « exercerait une pression à la hausse sur l’inflation, en particulier à court terme » et « aurait des effets négatifs sur l’activité économique ». Des analystes évoquent ouvertement un scénario stagflationniste pour l’Europe, combinant une inflation relancée et une croissance fragilisée — le pire des scénarios pour une zone euro déjà convalescente.
Sur les marchés des matières premières, le tableau de février offre un arrière-plan révélateur. L’or avait déjà progressé de 8,9 % le mois dernier, à 5 280 dollars l’once, enregistrant une septième hausse mensuelle consécutive — une première en 53 ans. L’argent avait bondi de 12,6 %. Ce mouvement de fonds vers les valeurs refuges précédait donc l’escalade militaire de la semaine, confirmant que les marchés anticipaient depuis plusieurs semaines une dégradation géopolitique. Mardi pourtant, une inversion spectaculaire s’est produite : l’or reculait de près de 4 % à 5 113 dollars l’once et l’argent chutait de plus de 10 %. « Les investisseurs vendent sans discernement, y compris des valeurs refuges comme l’or », pour se ruer sur le dollar et l’énergie, a expliqué l’analyste Kathleen Brooks chez XTB. Le dollar, lui, se maintenait proche d’un sommet de cinq semaines, confirmant son statut de dernier rempart en temps de crise.
Ce panorama d’ensemble révèle une économie mondiale suspendue à l’évolution d’un conflit dont personne ne mesure encore l’étendue ni la durée. Les décisions des grandes banques centrales, à commencer par la BCE, seront scrutées dans les prochaines semaines avec une acuité rare. Une chose est certaine : si le détroit d’Ormuz reste perturbé et si les prix du gaz et du pétrole se maintiennent à ces niveaux, la reprise fragile de l’économie mondiale pourrait se transformer en récession ouverte avant la fin du premier semestre 2026.
Amar Malki

