Le Président Tebboune réactive le Traité d’amitié/ Algérie-Espagne : le dégel acté
Abdelmadjid Tebboune a reçu jeudi à Alger le chef de la diplomatie espagnole José Manuel Albares et lui a annoncé la réactivation du Traité d’amitié, de bon voisinage et de coopération signé en 2002 mais gelé depuis la crise de 2022. Un signal fort qui marque la normalisation définitive entre les deux pays et ouvre la voie à un partenariat stratégique renforcé.
Tout s’est joué en quelques mots, jeudi après-midi au palais présidentiel d’El Mouradia. Selon le communiqué de la Présidence de la République, l’audience accordée par Abdelmadjid Tebboune à José Manuel Albares qui a effectué une visite de deux jours en Algérie «a permis de passer en revue l’état des relations algéro-espagnoles, ainsi que les perspectives prometteuses qu’elles offrent, ces relations connaissant actuellement une dynamique remarquable en matière de consolidation et de diversification». Mais c’est la phrase suivante qui constitue le cœur politique de la visite : «Afin de renforcer cette dynamique, le président de la République a fait part au ministre espagnol des Affaires étrangères de sa décision de réactiver le Traité d’amitié, de bon voisinage et de coopération, liant l’Algérie et l’Espagne depuis octobre 2002.»
Ce traité, signé il y a près d’un quart de siècle, avait été de facto suspendu à la suite de la crise diplomatique de mars 2022, lorsqu’Alger avait rappelé son ambassadeur à Madrid après que le gouvernement espagnol de Pedro Sanchez eut soutenu le plan d’autonomie marocain pour le Sahara occidental — un revirement jugé inacceptable par l’Algérie, qui considère ce dossier comme une ligne rouge. Les relations entre les deux pays s’étaient alors brutalement refroidies, avec des conséquences directes sur les échanges commerciaux et la coopération bilatérale. Le rappel puis le retour progressif des ambassadeurs, la reprise des contacts au niveau ministériel et la visite d’Albares à Alger ont constitué les jalons d’une normalisation progressive. La décision de Tebboune de réactiver formellement le traité de 2002 en signe la conclusion officielle : le dégel est acté, et il l’est au plus haut niveau.
La rencontre s’est tenue en présence du directeur de Cabinet de la Présidence de la République, Boualem Boualem, du ministre d’État chargé des Affaires étrangères, Ahmed Attaf, du conseiller diplomatique du président, Amar Abba, et de l’ambassadeur d’Algérie en Espagne, Abdelfetah Daghmoum — une délégation de haut rang qui témoigne du soin apporté par Alger à cette rencontre.
Un partenariat stratégique chiffré à 8,5 milliards d’euros
À l’issue de l’audience présidentielle, José Manuel Albares n’a pas ménagé ses mots. Dans une déclaration à la presse, le chef de la diplomatie espagnole a affirmé que sa visite «confirme une nouvelle fois le caractère privilégié de nos relations avec l’Algérie, un pays voisin avec lequel nous partageons des liens étroits». Il a décrit l’Algérie comme «un partenaire stratégique et, avant tout, un ami avec lequel nous entretenons des relations humaines et des intérêts communs, notamment en matière d’avenir et de stabilité en Méditerranée et en Afrique», remerciant les autorités algériennes pour «l’accueil chaleureux et l’hospitalité» dont il a bénéficié tout au long de sa visite.
Sur le plan économique, les chiffres avancés par Albares illustrent la profondeur des intérêts croisés qui ont survécu, et même prospéré, malgré la crise diplomatique. «En 2025, le volume des échanges a atteint 8,5 milliards d’euros», a-t-il déclaré, soulignant que les exportations espagnoles vers l’Algérie ont «triplé l’année dernière par rapport à l’année précédente». Une performance commerciale spectaculaire qui s’explique en partie par le rôle croissant de l’Algérie comme fournisseur de gaz naturel pour l’Espagne — Madrid ayant massivement augmenté ses achats de gaz algérien acheminé via le gazoduc Medgaz depuis la crise énergétique de 2022 — mais aussi par la montée en puissance de la présence industrielle espagnole sur le marché algérien. Albares a mis en avant le «dynamisme» de cette coopération économique, citant la présence de «plus de 100 entreprises espagnoles» sur le territoire algérien, avant d’annoncer la tenue, le soir même, d’une rencontre avec des chefs d’entreprises espagnoles établis en Algérie, afin de «poursuivre sur cette même dynamique».
Oran, mémoire partagée et diplomatie culturelle
Le lendemain, vendredi, Albares a prolongé sa visite en se rendant à Oran, où le programme mêlait diplomatie culturelle et immersion dans l’histoire commune des deux pays. Le chef de la diplomatie espagnole a d’abord inauguré le nouveau siège de l’Institut Cervantès d’Oran, centre culturel espagnol dont les locaux rénovés comprennent désormais treize salles dédiées à l’enseignement de la langue espagnole, une bibliothèque forte de quelque 7 000 ouvrages et plusieurs espaces administratifs. L’établissement accueille chaque année près de 5 000 apprenants encadrés par trente enseignants spécialisés — un chiffre qui témoigne de l’intérêt croissant des Algériens pour la langue de Cervantes. Dans une déclaration en marge de l’inauguration, Albares a insisté sur le rôle central des échanges culturels dans la consolidation du partenariat bilatéral, saluant «l’histoire commune et les liens profonds entre les deux pays, notamment l’héritage andalou». Il a mis en exergue «l’influence historique et précieuse de la langue arabe sur la langue espagnole, fruit de siècles de coexistence et d’échanges dans le bassin méditerranéen», voyant dans cet héritage partagé «une mémoire commune» qui confère à la relation algéro-espagnole une profondeur que les péripéties diplomatiques ne peuvent effacer durablement. La langue espagnole, a-t-il rappelé, est parlée par plus de 500 millions de personnes à travers le monde et constitue «un pont essentiel reliant l’Europe, l’Amérique et l’Afrique» — une dimension géopolitique qui n’échappe pas à un pays comme l’Algérie, en quête de diversification de ses partenariats.
La visite s’est achevée par un détour symboliquement chargé : Albares s’est rendu au fort Santa Cruz, érigé par les Espagnols entre 1577 et 1604 sur les hauteurs du mont Murdjadjo, d’où le regard embrasse la baie d’Oran et son port. Ce monument, témoin de la présence espagnole dans la région avant la période ottomane puis coloniale française, incarne mieux que tout discours la complexité et l’ancienneté des liens qui unissent les deux rives. En choisissant d’y monter, Albares envoyait un message de plus : entre Alger et Madrid, l’histoire est assez longue et assez dense pour absorber les crises et repartir sur des bases renouvelées. La visite du ministre espagnol aura ainsi couvert en deux jours l’ensemble du spectre de la relation bilatérale — du haut politique à l’économique, du culturel à l’historique.
Salim Amokrane

