Mines et acier : Tebboune pilote une révolution industrielle
Le président de la République Abdelmadjid Tebboune a présidé jeudi une réunion de travail consacrée au secteur des mines et de l’acier, signal fort du chef de l’État qui entend piloter personnellement la transformation économique du pays.
Derrière ce conseil de travail ordinaire se cache en réalité l’acte le plus récent d’une offensive industrielle sans précédent : en moins de deux mois, deux gisements géants — Gara Djebilet pour le fer, Amizour pour le zinc et le plomb ont été lancés en attendant celui de Bled El Hadba pour le phosphate — dans une course contre la montre pour atteindre l’objectif que s’est fixé le Président : porter le PIB national à 400 milliards de dollars à l’horizon 2027. La réunion de jeudi s’inscrit dans un agenda présidentiel dense et volontariste. Le suivi de ces grands chantiers miniers n’est pas délégué : Tebboune s’en saisit directement, comme il l’avait fait lors du Conseil des ministres de janvier dernier, où il avait exigé le lancement de la mine de zinc et de plomb d’Oued Amizour « dès le mois de mars 2026 ». Les faits lui ont donné raison : le 10 mars, les travaux d’aménagement de l’entrée de la mine d’Amizour, dans la wilaya de Béjaïa, ont été officiellement lancés, supervisés par le wali et le directeur général du groupe public Sonarem, Réda Belhadj, « conformément aux instructions du Président de la République ». Moins de deux semaines plus tard, le chef du cabinet de la secrétaire d’État aux Mines confirmait à son tour sur les ondes de la Radio algérienne l’imminence du lancement de la mine de phosphate de Bled El Hadba à Tébessa, prévu pour « la fin du mois d’avril prochain ».
Cette implication directe du chef de l’État tranche avec des décennies de projets miniers laissés en souffrance. L’Algérie s’était longtemps contentée de recenser ses richesses souterraines sans les extraire. L’année 2026 marque une rupture. Elle coïncide avec le 60ème anniversaire de la nationalisation du secteur minier — le 6 mai 1966 — et concentre à elle seule une séquence de mises en exploitation qu’aucune période de l’histoire économique algérienne n’avait connue. En février, la ligne ferroviaire Gara Djebilet-Tindouf-Béchar, longue de 950 kilomètres, a été inaugurée, ouvrant la voie à l’évacuation du minerai de fer de Tindouf vers les ports d’exportation. Un gisement de 3,5 milliards de tonnes de minerai de fer qui est appelé à redessiner la carte du marché de l’acier et place l’Algérie comme acteur incontournable sur ce marché. Puis ce fut le tour du zinc d’Amizour, dont les réserves exploitables sont estimées à 34 millions de tonnes — et, selon d’autres évaluations, à 53 millions de tonnes avec une teneur de 5,3 % — classant ce gisement parmi les plus importants au monde dans cette catégorie. Vient maintenant le phosphate de l’Est du pays, dernier pilier d’un triptyque industriel qui doit repositionner l’Algérie sur la scène mondiale des matières premières.
Enjeux économiques
Les enjeux économiques sont colossaux. Djamel Eddine Choutri, chef du cabinet de la secrétaire d’État aux Mines, a rappelé lundi dernier lors de sa participation au Forum de la Radio algérienne que « le secteur des mines est devenu l’un des piliers essentiels de la diversification de l’économie nationale hors hydrocarbures ». Il a mis en avant, à propos du projet de zinc-plomb d’Oued Amizour, que ce gisement « représente une réserve stratégique majeure de dimension mondiale, classé parmi les plus grandes réserves au monde », avant de souligner que le zinc « est considéré comme une matière relativement rare au niveau mondial, ce qui accroît l’importance de l’exploitation de cette mine, qui contribuera à satisfaire la demande sur cette matière actuellement importée dans sa totalité ». Avec une capacité de production annuelle attendue à 2 millions de tonnes de minerai brut et 200 000 tonnes de concentré après traitement, le projet d’Amizour devrait générer plus de 700 emplois directs et environ 4 000 emplois indirects. Son investissement total s’élève à 471 millions de dollars, pour une durée d’exploitation estimée à vingt ans. La structure capitalistique, avec 51 % détenus par l’État algérien et 49 % par l’australien Terramin, garantit la souveraineté nationale tout en mobilisant le savoir-faire technologique étranger.
Le projet de phosphate intégré de Tébessa n’est pas en reste. Il ambitionne de faire passer la production nationale de 2,5 millions à 10 millions de tonnes par an, propulsant l’Algérie au rang des principaux exportateurs mondiaux d’engrais phosphatés et azotés. La première phase porte sur l’exploitation du gisement de Bled El Hadba et le traitement de 10 millions de tonnes, dont 6 millions seront acheminées vers Souk Ahras pour transformation chimique. Une infrastructure ferroviaire — les 150 à 175 kilomètres restants d’une ligne de 450 kilomètres dans l’Est — doit compléter le dispositif logistique, tandis que le port minier d’Annaba sera étendu. Le chargement du phosphate algérien sur ce quai minier est prévu pour la fin 2026, avec exportations effectives au premier semestre 2027. Pour le zinc et le plomb d’Oued Amizour, un quai dédié à l’exportation est en cours d’aménagement au port de Béjaïa, avec une coordination interministérielle entre l’énergie, les travaux publics et les mines pour les raccordements électriques et routiers.
Ce déploiement industriel se lit aussi à l’aune d’une géopolitique des matières premières en pleine recomposition. Dans un monde où la transition énergétique fait exploser la demande en métaux critiques — zinc pour les batteries et la galvanisation, plomb pour l’industrie automobile, phosphate pour les engrais — l’Algérie se retrouve assise sur des ressources dont la valeur stratégique n’a jamais été aussi élevée. Choutri l’a formulé clairement : cette dynamique « permettra d’attirer les investissements étrangers, les technologies modernes et les capitaux, de créer des pôles industriels et de nouer des partenariats stratégiques avec différents pays, en plus de soutenir la transition vers la technologie verte, les minerais rares étant devenus aujourd’hui la base de la transition énergétique ». Le directeur général de Sonarem, Réda Belhadj, a quant à lui souligné il y a quelques jours lors du lancementdu chantier à Amizour que « les richesses minières sont devenues la colonne vertébrale de la transformation économique », précisant qu’« il ne s’agit plus seulement d’extraction et de commercialisation, mais d’un processus intégré allant de l’extraction à la valorisation ».
C’est précisément ce modèle de complexe intégré — de la mine au produit transformé, de la matière brute à l’exportation à forte valeur ajoutée — qui constitue la véritable rupture de doctrine. L’Algérie ne veut plus vendre ses minerais à l’état brut. Elle entend construire des filières industrielles complètes, capables d’alimenter en matières premières une industrie nationale en développement tout en exportant des concentrés ou des produits semi-finis à des prix plus rémunérateurs. C’est la condition sine qua non pour que les recettes minières contribuent réellement à l’objectif présidentiel des 400 milliards de PIB.
La réunion de travail de jeudi dernier, présidée personnellement par Abdelmadjid Tebboune, s’inscrit dans cette logique de pilotage au sommet. Dans les cercles économiques algériens, on observe que le chef de l’État a fait du suivi des grands projets structurants une marque de gouvernance. L’Algérie avait les ressources. Elle se donne désormais les instruments pour les monétiser. La course vers le club des pays émergents est lancée, sur les rails d’un train ferroviaire de 950 kilomètres et dans les galeries d’une mine promise depuis des décennies. Le rendez-vous est pris pour 2027.
Samira Ghrib

