Les banques sommées de sortir de leur inertie
Les banques sont désormais sommées de sortir de leur inertie et d’accompagner effectivement aussi bien les opérateurs économiques que les ménages, ainsi que les efforts de diversification et de bancarisation de l’économie nationale.
La Banque d’Algérie a adressé coup sur coup deux notes exhortant les banques à mettre fin au lourdeurs bureaucratiques et procédurales dans leur fonctionnement. La BA avait instauré mardi l’obligation aux banques de domicilier toute opérations d’exportation dans un délai de 48 heures, dès que le dossier est complet. Le lendemain une note aux banques et établissements financiers enjoint de faciliter sans délai l’accès des ménages aux produits et services bancaires, avec pour échéance le 30 septembre 2026 pour la mise en œuvre effective de ces mesures sur l’ensemble du réseau. Portée par la Direction générale du Crédit et de la Réglementation bancaire, cette instruction, numérotée note n°03, vise à accélérer l’inclusion financière dans un pays où une large partie de la population et des opérateurs économiques reste hors du circuit bancaire formel.
Le document est sans ambiguïté sur les attentes de l’institut d’émission. Il exige des banques qu’elles « prennent toutes les dispositions nécessaires pour faciliter l’accès des ménages aux produits et services bancaires, dans le cadre du renforcement de l’inclusion financière », en assurant « une prise en charge diligente et adaptée des besoins de leur clientèle ». Concrètement, la note impose de « simplifier les procédures d’accès à l’ensemble des produits et services bancaires et de réduire les délais de traitement des demandes », qu’il s’agisse d’ouverture de comptes, de services de paiement et de monétique, d’accès au financement ou de produits d’épargne, y compris ceux relevant de la finance islamique.
La Banque d’Algérie va plus loin en réclamant « le développement d’une offre diversifiée de produits et services bancaires adaptée aux besoins des ménages » et « le renforcement de la couverture géographique de cette offre par le développement du réseau d’agences et des canaux numériques », dans une logique de complémentarité entre le guichet physique et le digital. La note demande aussi « l’amélioration de l’accessibilité des produits et services bancaires aux personnes à mobilité réduite, aux personnes âgées et aux autres catégories de clientèle nécessitant des modalités de prise en charge adaptées ». Enfin, les établissements sont appelés à « renforcer l’information, le conseil et l’accompagnement de leur clientèle afin d’améliorer sa connaissance des produits et services bancaires et d’en favoriser une utilisation accrue ».
Les critiques du Président Tebboune
Cette note ne surgit pas de nulle part. Elle fait écho, presque terme à terme, aux critiques répétées formulées par le président de la République Abdelmadjid Tebboune lors de son récent entretien périodique avec la presse nationale. Le chef de l’État y a dénoncé, une fois de plus, la lenteur de certaines banques publiques à accompagner les porteurs de projets. « Certaines banques sont très en retard par rapport aux investisseurs », a-t-il affirmé, avant d’ajouter des propos plus tranchants encore : « La logique des investisseurs et celle de certaines banques sont différentes. Ces banques agissent suivant la logique de jadis, celle des pots-de-vin. Nous déployons de grands efforts pour réduire la bureaucratie, mais une fois venue l’étape du financement, les dossiers sont mis sous le coude. »
Le Président a également reconnu la difficulté à faire aboutir la réforme structurelle du secteur. « J’en suis au troisième ou quatrième ministre des Finances différent et je demande à chaque fois la réforme bancaire. » Une phrase qui en dit long sur les résistances internes au système. Pour contourner ce blocage, Abdelmadjid Tebboune a rappelé avoir engagé l’ouverture du capital de deux banques publiques à des actionnaires privés.« Aujourd’hui, 30% du CPA est privé et cela permet à ces gens-là d’être dans le Conseil d’administration et d’agir en tant que financiers et non en tant que banquiers argentiers de l’État. » Il a conclu sur une note de détermination : « Je ne perds pas espoir. Je suis quelqu’un connu pour être très têtu, qui n’abandonne pas. »
Une gestion administrative qui nourrit la défiance
C’est dans ce contexte que les récentes notes de la Banque d’Algérie prennent tout leur sens. La dernière injonction elle s’attaque d’ailleurs à un autre symptôme du même mal, la distance persistante entre les banques et les citoyens ordinaires. Des exemples concrets illustrent d’ailleurs la profondeur du mal. Un dossier de facilité de caisse nécessite en pratique au minimum trois semaines de traitement, un crédit immobilier destiné aux ménages peut s’étaler sur près de deux mois, alourdi par des demandes de pièces qui dépassent souvent ce qu’exige la réglementation. Sur le terrain, les chargés de clientèle, censés incarner cet accompagnement personnalisé, se cantonnent trop souvent à des tâches purement administratives ou de guichet, loin du rôle de conseil et d’information attendu.
Cette inertie a un coût économique et social direct. Elle nourrit la défiance envers les moyens de paiement électroniques et retarde l’adoption du paiement sans contact, pourtant en expansion ailleurs. Elle pousse aussi une partie des ménages et des petits opérateurs économiques à rester dans l’économie informelle et le cash, faute de services bancaires suffisamment rapides, accessibles et lisibles. En reliant simplification des procédures, extension du réseau d’agences et des canaux numériques, et accompagnement renforcé de la clientèle, la Banque d’Algérie cherche précisément à lever ces freins qui alimentent le hors-circuit bancaire.
Reste l’inconnue de l’exécution. Les injonctions réglementaires n’ont pas toujours suffi, par le passé, à faire bouger des pratiques bancaires jugées trop administratives et peu orientées vers le risque et le service. En fixant une échéance précise, le 30 septembre 2026, et en exigeant un suivi régulier de la mise en œuvre, l’institution d’émission entend cette fois s’assurer que l’instruction ne reste pas lettre morte, dans un contexte où le chef de l’État lui-même a fait de la réforme bancaire une priorité récurrente et non négociable.
Sabrina Aziouez

