À la UneActualité

Rupture avec Abou Dhabi : L’Algérie referme la porte du jeu trouble émirati

Alger a rompu jeudi ses relations diplomatiques avec les Émirats arabes unis, une décision que des experts en relations internationales interrogés soulignent comme un acte de défense de la sécurité nationale. Derrière ce geste rare dans les usages diplomatiques arabes se dessine un dossier bien plus lourd, celui du rôle joué par le petit émirat du Golfe dans la déstabilisation de plusieurs pays arabes et africains, au service d’intérêts qui dépassent largement ses frontières.

Le communiqué du ministère des Affaires étrangères, publié jeudi 10 septembre, évoque des « agissements provocateurs ou hostiles » et un « comportement regrettable et injustifiable » de la part d’Abou Dhabi. L’Algérie a également décidé de fermer son espace aérien aux vols émiratis, exception faite des vols civils jusqu’à fin 2026 date de l’expiration du contrat de services aériens. Aucun fait précis n’est détaillé. Mais la mise en perspective des sorties répétées du président Abdelmadjid Tebboune ces derniers mois, ajoutée aux analyses de spécialistes des relations internationales, dessine les contours d’un dossier accumulé depuis des années.

Un acte de sécurité nationale, pas une querelle de circonstance

Pour le politologue Ahmed Mizab, spécialiste des questions géopolitiques et sécuritaires, il ne faut surtout pas réduire cet épisode à une brouille diplomatique ordinaire. « Il ne s’agit pas d’une simple crise diplomatique, mais d’un acte relevant de la sécurité nationale et de la défense des intérêts stratégiques de l’Etat », affirme-t-il à l’APS. Selon lui, cette rupture touche à la doctrine de sécurité nationale elle-même et confirme que l’Algérie « adopte désormais une approche plus globale de sa sécurité, intégrant les dimensions diplomatiques, informationnelles, économiques et géopolitiques dans la même matrice d’analyse stratégique ». Le chercheur va plus loin en qualifiant cette rupture d' »une des mesures diplomatiques les plus importantes » prises par l’Algérie ces dernières années. Il insiste sur le fait qu’elle « ne relève ni d’un différend circonstanciel ni d’une réaction politique ponctuelle », mais qu’elle « traduit une réévaluation stratégique globale des menaces pesant sur la sécurité nationale algérienne et sur son environnement géopolitique immédiat ». Cette lecture rejoint celle du professeur en sciences politiques Idris Attia, pour qui la décision algérienne « n’est pas une surprise » ni « un acte isolé ». Il y voit plutôt « l’aboutissement d’un long processus d’accumulation de tensions et de différends », et rappelle qu’Alger a longtemps privilégié la patience. « Faisant preuve de sagesse, l’Algérie a accordé aux Emirats le temps nécessaire pour revoir sa stratégie et sa politique, mais en vain », regrette-t-il, avant d’ajouter que toutes les voies diplomatiques ont désormais été épuisées.

Un message de dissuasion adressé à toute la région

Ahmed Mizab décrit la mesure comme « un message de dissuasion adressé à tous les acteurs régionaux ». Elle signifie, selon lui, que l’Algérie « est prête à mobiliser l’ensemble des instruments de puissance de l’Etat pour protéger ses intérêts fondamentaux lorsque ceux-ci sont jugés menacés ». Il y voit également un signal envoyé à la communauté internationale, celui d’un pays qui « refuse toute tentative d’altération des équilibres qui structurent son environnement stratégique » et qui considère la stabilité de l’Afrique du Nord et du Sahel comme « une composante indissociable de sa propre sécurité nationale ». Le chercheur relève une compétition croissante autour du contrôle des espaces d’influence en Afrique du Nord, dans le Sahel et sur les axes reliant la Méditerranée à l’Afrique subsaharienne. Pour lui, la décision d’Alger « met en évidence l’émergence de nouvelles lignes de fracture géopolitiques dans la région ».

Le jeu trouble d’Abou Dhabi, du Sahel à la Corne de l’Afrique

L’expert en relations internationales Arslan Chikhaoui parle quant à lui du « jeu trouble des Emirats, à travers une diplomatie toxique parallèle », à l’heure où la carte géopolitique et géoéconomique du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord se recompose. Il pointe des ingérences dans les affaires internes de la région et accuse Abou Dhabi d’apporter « un soutien actif à des organisations malveillantes » tout en finançant « des campagnes médiatiques de désinformation et d’intox ayant pour objectif de ternir l’image de l’Algérie et de créer un climat interne social délétère ».

« Bien que de taille minuscule dans la région, les Emirats utilisent leur puissance financière pour jouer de leur influence et de leur poids au-delà de leurs frontières », observe Chikhaoui, citant le Soudan, la Libye, le Mali et la Somalie comme terrains d’intervention. Il en conclut que « par une politique étrangère interventionniste, Abou Dhabi provoque des frictions avec plusieurs nations dont l’Algérie », frictions qui débouchent aujourd’hui sur la rupture.

Ces accusations ne sont pas propres à l’Algérie. En 2025 déjà, le Soudan avait rompu ses relations avec les Emirats, accusant Abou Dhabi de mener ce qu’il a appelé un crime d’agression contre sa souveraineté, à travers la fourniture d’armes sophistiquées aux Forces de soutien rapide. Khartoum a depuis saisi la Cour internationale de Justice pour complicité présumée dans des massacres commis contre des populations civiles. En Libye, les Emirats soutiennent ouvertement le maréchal Khalifa Haftar face au gouvernement de Tripoli reconnu par la communauté internationale. Au Yémen, leur soutien au Conseil de transition du Sud a nourri les tentations de partition, provoquant des tensions ouvertes avec l’Arabie saoudite elle-même, qui a fini par bombarder en décembre 2025 des cargaisons d’armes en provenance d’un port émirati, jugeant le comportement d’Abou Dhabi « extrêmement dangereux ».

Sous traitant de la normalisation, financier de conflits

C’est là que le dossier prend une autre dimension. Les Emirats arabes unis ont joué un rôle central dans les accords d’Abraham de 2020 et continuent de mobiliser leur soft power, par des moyens condamnables, pour pousser un maximum de pays arabes à normaliser leurs relations avec l’entité sioniste, une mission qu’ils partagent avec le Maroc. Le président Tebboune ne s’y est pas trompé lorsqu’il a accusé, dès mars 2024, Abou Dhabi de financer les foyers de tension dans le monde arabe. « Partout où il y a des conflits, l’argent de cet Etat est présent, au Mali, en Libye, au Soudan », avait-il déclaré.

Cette instrumentalisation de l’argent au service d’une stratégie d’influence trouve une illustration concrète dans le commerce de l’or africain. Selon les estimations de l’ONG Swissaid, près de 30 milliards de dollars d’or africain seraient exportés chaque année vers Dubaï sans être déclarés, privant les Etats du continent de recettes fiscales considérables et d’un contrôle sur leurs propres ressources. Au Soudan, les Forces de soutien rapide se sont emparées dès les premiers affrontements de la raffinerie d’or de Khartoum, avant de forcer l’accès à la banque centrale. Au moins une tonne et demie de lingots, évaluée à une centaine de millions de dollars, a ensuite été acheminée vers le Tchad puis le Soudan du Sud, avant de rejoindre les Emirats, selon des témoignages recueillis par le Financial Times évoquant l’implication d’avions cargo émiratis, civils et militaires.

L’ingérence jusque dans les affaires intérieures algériennes

Le président Tebboune a par ailleurs révélé en février dernier des tentatives d’ingérence dans les processus électoraux algériens. « Ils s’immiscent dans nos élections, dans la première puis la deuxième élection. Ils se sont mêlés de telle et telle autre affaire », avait-il dénoncé, ajoutant que les investissements émiratis obtenus en Algérie dans les années 2000 et 2010 sont eux aussi utilisés comme moyen de pression. « Ils menacent de nous appauvrir rien qu’avec l’arbitrage international. Qu’ils aillent à l’arbitrage », avait-il lancé, refusant tout chantage.

La télévision publique algérienne avait déjà, en mai 2025, dénoncé dans un éditorial les propos attentatoires à l’amazighité tenus par un intervenant sur une chaîne émiratie. Plus troublant encore, plusieurs observateurs notent qu’Abou Dhabi entretient simultanément des relations avec des courants antagonistes sur la question identitaire et régionaliste en Algérie, une méthode qui alimente les tensions internes plutôt qu’elle ne les apaise. « Nous voulons qu’ils s’éloignent pour que le sang ne coule pas chez nous. Là où ils mettent le pied, le sang coule, c’est grave et nous avons des preuves », avait averti le chef de l’Etat fin juillet.

Une influence achetée mais fragile

Pour le professeur Idris Attia, ce régime « ne connait pas ses limites, ni tient compte des règles de bon voisinage et de relations de fraternité ». Il l’accuse d' »œuvrer directement à l’encontre des intérêts stratégiques de l’Algérie dans de nombreux dossiers », notamment au Sahel et au Maghreb. La conclusion qu’il en tire résume assez bien le sentiment dominant à Alger. « Nous sommes passés de l’étape de la gestion du conflit par les voies diplomatiques à celle de la redéfinition de la relation sous le prisme de la préservation de la souveraineté nationale et des intérêts stratégiques du pays », explique-t-il.

Des analystes régionaux, cités par des médias arabes, estiment de leur côté que ce type d’influence, construit sur l’achat de relais et le financement de réseaux sans ancrage populaire réel, reste par nature précaire. Faute de légitimité politique et d’adhésion des populations concernées, ces montages financiers se heurtent tôt ou tard à l’éveil des consciences nationales et aux institutions des Etats visés.

En rompant ses relations avec Abou Dhabi, l’Algérie ne fait donc pas que trancher un contentieux bilatéral. Elle pose un acte de souveraineté qui interroge plus largement le rôle d’un petit Etat du Golfe devenu, au fil des dossiers libyen, soudanais, yéménite ou sahélien, un acteur central des recompositions régionales, quitte à financer des milices armées et à recourir à des mercenaires pour peser sur des pays bien plus grands que lui.

Salim Amokrane

admin

admin

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *