Internet contre la démocracie

L’architecture ouverte d’Internet a longtemps été vantée par les futuristes cyber-libertaires comme une nouvelle force de démocratisation puissante. Mais les vertus du cyber-libertarisme sont devenues inséparables de ses vices.
Par Stephen S. Roach

NEW HAVEN – On a beaucoup parlé, et à juste titre, de la violente insurrection du Capitole aux États-Unis le 6 janvier. Les politiciens sont aux prises avec des questions de responsabilité juridique et morale. Mais ces événements horribles reflètent également une contradiction fondamentale au cœur des sociétés modernes : le rôle d’Internet en tant qu’instrument de destruction de la démocratie.


Ça ne devait pas se dérouler ainsi. L’architecture ouverte d’Internet a longtemps été vantée par les futuristes cyber-libertaires comme une nouvelle force de démocratisation puissante. L’information est gratuite et disponible instantanément – et tout le monde peut désormais voter d’un simple clic.
L’expansion rapide de la place publique est présentée comme une preuve à l’appui de cette vision. La pénétration d’Internet est passée de 1% à 87% de la population américaine entre 1990 et 2018, dépassant largement la même augmentation au niveau mondial, qui est passée de zéro à 51% au cours de la même période. Les États-Unis, la plus ancienne démocratie du monde, ont mené la charge en adoptant les nouvelles technologies d’autonomisation.
Le problème, bien sûr, tient à la gouvernance de l’internet – c’est à dire, l’absence de règles. Alors même que nous vantons les vertus du monde numérique, sans parler de l’accélération de la numérisation pendant la pandémie de covid-19, le côté obscur est devenu impossible à ignorer. Le modèle occidental de connectivité ouverte a donné naissance à des plates-formes pour le commerce de drogues illicites, la pornographie et la pédophilie. Elle a également alimenté l’extrémisme politique, la polarisation sociale et maintenant une tentative d’insurrection. Les vertus du cyber-libertarisme sont devenues inséparables de ses vices.


Le modèle chinois offre un contraste saisissant. Son approche de la gouvernance de l’Internet, le recours massif à la censure, est un anathème pour les sociétés libres. L’État (ou le Parti communiste) non seulement restreint le discours public mais favorise également la surveillance au détriment de la vie privée. Pour la Chine, la gouvernance est une question de stabilité sociale, économique et, en fin de compte, politique. En tant que bastion autoproclamé de la démocratie, l’Amérique ne voit évidemment pas les choses de cette façon. La censure, de toute nature, est considérée avec un mépris abject. Pourtant, le mépris est une bonne manière – pour ne pas dire plus – de décrire la réaction de la plupart des Américains à l’assaut meurtrier du Capitole américain. La mobilisation sociale et politique sur Internet – apparue de manière évidente lors du Mouvement vert iranien de 2009, puis lors du Printemps arabe de 2011 – a maintenant frappé


au cœur de l’Amérique.
De toute évidence, il y a une différence majeure : les citoyens qui protestaient contre le pouvoir autoritaire en Iran et dans les pays arabes étaient à l’extérieur et appelaient de leurs vœux la démocratie. Aux États-Unis, l’attaque contre la citadelle de la démocratie est venue de l’intérieur, déclenchée par le président lui-même. Cela soulève d’importantes questions sur les propres impératifs de stabilité de l’Amérique – et les failles de la gouvernance de l’Internet qui ne les ont pas révélés. Les plateformes numériques américaines – de Twitter et Facebook à Apple et Google – ont pris les choses en main. Brisant une ligne autrefois sacro-sainte, ils ont fermé l’insurrectionniste en chef, Donald Trump. Pourtant, cette réaction ponctuelle ne remplace guère une vraie gouvernance. Naturellement, il y a de grandes réticences à confier aux chefs d’entreprise la tâche fondamentale de protéger la démocratie. Mais ce n’est pas la seule ligne franchie aux États-Unis. Comme le montre Shoshanna Zuboff dans The Age of Surveillance Capitalism, les modèles commerciaux de Google, Amazon et Facebook sont basés sur l’utilisation de la technologie numérique pour collecter et monétiser des données personnelles. Cela brouille la distinction entre cyber-libertarisme et surveillance à la chinoise, et met en évidence l’essence de la question de la confidentialité – la propriété exclusive de données personnelles.
La crise du covid-19 offre une autre perspective sur les thèmes de la surveillance et la vie privée. Ici aussi, la Chine et les États-Unis représentent les deux positions extrêmes le débat. La réponse de la Chine au premier signe d’épidémie – y compris actuellement dans la province du Hebei – met l’accent sur les verrouillages agressifs, les tests et le masquage obligatoires, ainsi que la recherche des cas-contacts par code QR. Aux États-Unis, l’ensemble de ces questions sont âprement débattues dans l’arène politique, et sont considérées par beaucoup comme des transgressions inacceptables dans une société libre et ouverte. À un certain niveau, les résultats de la Chine parlent d’eux-mêmes.

Il n’y a eu que des épidémies mineures après la flambée initiale à Wuhan. Malheureusement, la deuxième vague américaine – bien pire que le carnage initial du printemps 2020 – parle également d’elle-même. Pourtant, comme l’indique une enquête récente de Pew Research, 40 à 50% du public américain résistent encore à la discipline imposées par des pratiques prouvées scientifiquement telles que la recherche des contacts grâce aux téléphones et la collaboration avec les responsables de santé publique. Ajoutez à cela une opposition significative aux vaccins et il y a des raisons de croire que les principes fondamentaux de la liberté démocratique sont transformés en une excuse pour ignorer les dangers du covid-19. Que nous voulions ou non l’admettre, les aspirations et les valeurs de la soi-disant interprétation originaliste de la démocratie américaine sont remises en question comme jamais auparavant. L’insurrection du 6 janvier et la pandémie ont en commun une implication essentielle : l’effondrement potentiel de l’ordre dans une société libre. Cela ne veut pas dire que la Chine ait raison. Cela veut dire que nous pouvons nous tromper. Malheureusement, l’hyper-polarisation d’aujourd’hui rend extrêmement difficile la recherche d’un terrain d’entente.


Barack Obama a mis en garde dans son dernier discours en tant que président : « Notre démocratie est menacée chaque fois que nous la tenons pour acquise. » Pourtant, n’est-ce pas exactement ce que l’Amérique a fait ? Durant une décennie rythmée par la crise financière mondiale, la crise du covid-19, une crise de justice raciale, une crise des inégalités et maintenant une crise politique, nous n’avons manifesté qu’un intérêt de pure forme pour les nobles idéaux démocratiques. Malheureusement, cette complaisance est venue à un moment de fragilité croissante de l’expérience américaine. La connectivité Internet amplifie dangereusement un discours national de plus en plus polarisé, à une époque d’instabilité sociale et politique croissantes. La vulnérabilité qui en a résulté nous a douloureusement éclaté au visage le 6 janvier. La gestion de la démocratie est gravement menacée

Traduit de l’anglais par Timothée Demont
Copyright: Project Syndicate, 2021.
www.project-syndicate.org

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.