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L’importance du contrôle du détroit d’Ormuz

Par Abderrahmane Mebtoul 

Professeur des universités, expert international en management stratégique, docteur d’État 1974 , président de la commission transition énergétique des 5+5+Allemagne 2019/2021

Face aux manifestations en Iran, le président américain menace le régime iranien d’une intervention militaire sans précédent. Mais comme le notent bon nombre d’observateurs, entre contraintes opérationnelles, risques d’escalade régionale et calculs politiques, Washington temporise tandis qu’Israël se place en alerte maximale. Ainsi, le cours du pétrole a gagné 3 à 4 points, étant coté le 14 janvier 2026 à 65,47 dollars le Brent, puis le 15 janvier à 63,69 dollars, et le gaz à environ 30 dollars le mégawattheure. Ces fluctuations sont dues non aux fondamentaux économiques mais à ces tensions géostratégiques. L’objet de la présente contribution est, premièrement, l’analyse du système politique de l’Iran et, deuxièmement, les impacts de ces tensions, outre le contrôle du détroit d’Ormuz par l’Iran, sur tout le Moyen-Orient qui recèle les plus grandes réserves mondiales d’hydrocarbures.

1. Le système politique en Iran

Selon la Constitution de 1979, le système institutionnel iranien fait cohabiter deux légitimités : d’une part, une légitimité démocratique issue du suffrage populaire et, d’autre part, une légitimité religieuse incarnée en priorité par le Guide de la Révolution, ce qui en fait un régime semi-démocratique.

Ainsi, même si la majorité du gouvernement est élue par le peuple iranien au suffrage universel, directement ou indirectement, le Conseil des gardiens (élu indirectement) peut opposer son véto à toute candidature aux élections.

  • L’Assemblée des experts est composée de membres, tous religieux, élus pour un mandat de huit ans. Elle a pour tâche de nommer le Guide suprême, d’évaluer son action et de le destituer s’il est jugé inapte à accomplir son devoir.
  • Le Guide suprême, autorité religieuse dominante, est élu ou révoqué par l’Assemblée des experts, composée de membres religieux élus pour 8 ans au suffrage universel direct, qui valide également l’élection du président de la République. C’est le Guide, et non le président, qui contrôle les forces armées et prend les décisions en matière de sécurité, de défense et de politique étrangère. Il est habilité à nommer le chef du système judiciaire, les membres du Conseil des gardiens de la Révolution, les commandants des forces armées, les imams des prières du vendredi et le directeur de la station de radio et télévision. Il valide aussi l’élection du président.

Dans ce cadre, outre les forces régulières, les forces armées comptent le Corps des gardiens de la Révolution (Pasdaran), dont la mission est de combattre ceux qui s’opposent à la révolution. Les principaux chefs des armées et des gardiens de la Révolution sont nommés par le Guide suprême et ne rendent compte qu’à ce dernier.

Le Guide est assisté par un Conseil de discernement, organe consultatif qui soumet ses analyses au Guide suprême. Les membres du Conseil sont des personnalités religieuses et politiques de premier plan.

  • Le président de la République, deuxième personnage de l’État, est élu pour un mandat de quatre ans et ne peut exercer plus de deux mandats consécutifs. En tant que chef de gouvernement, il signe les traités et accrédite les ambassadeurs. Mais en pratique, ses prérogatives sont limitées et il peut être destitué par le Guide suprême. Même s’il nomme les ministres, leur nomination doit être approuvée par le Parlement et indirectement par le Guide suprême, très impliqué dans les affaires liées à la défense, à la sécurité et à la politique étrangère.
  • Le pouvoir législatif, dit Parlement, est composé de députés élus tous les quatre ans au suffrage universel. Il est supervisé par un Conseil des gardiens de la Constitution qui approuve ou s’oppose aux résolutions de l’Assemblée.

2. L’importance du contrôle du détroit d’Ormuz

Les pays du Moyen-Orient ont une population inégalement répartie : pour 2023, l’Égypte compte 105 millions d’habitants, l’Iran 90 millions, l’Arabie Saoudite 33 millions, les Émirats 10 millions, Oman 5 millions et le Qatar, selon les estimations du FMI, 2,8 millions.

Le Moyen-Orient recèle 40 % des réserves prouvées mondiales de pétrole, dont : l’Arabie Saoudite environ 262,7 milliards de barils, soit un quart des réserves mondiales ; l’Irak environ 112,5 milliards de barils ; les EAU environ 97,8 milliards de barils ; le Koweït environ 96,5 milliards de barils ; l’Iran environ 93,1 milliards de barils. La région détient également 40 % des réserves mondiales de gaz, dont : l’Iran 32 100 milliards de m³ (fin 2020) ; le Qatar 24 700 milliards de m³ ; l’Arabie Saoudite 9 800 milliards de mètres cubes ; les Émirats une moyenne de 7 000 milliards de mètres cubes ; et l’Irak 3 500 milliards de mètres cubes. Tout conflit dans la région risque assurément d’affecter la production.

Sans compter, selon la Fondation de la recherche scientifique de Paris, que les réserves de gaz extractibles dans le bassin Est de la Méditerranée sont estimées à environ 35 milliards de mètres cubes, avec une capacité annuelle de production de 1,5 milliard de m³ sur une période de 12 ans pour cet espace. On y a jusqu’à présent découvert près de 2 000 milliards de m³ de gaz naturel, et le même volume, ou presque, serait encore enfoui sous le plateau continental du bassin levantin, ce qui pourrait également expliquer, en partie, les tensions actuelles pour contrôler ces réserves.

Les tensions avec l’Iran ont montré l’importance du détroit d’Ormuz, contrôlé par l’Iran et situé au sud-est de Bandar Abbas. Les pays frontaliers sont au nord l’Iran, et au sud-est les Émirats arabes unis, depuis Jazirah al Hammra, suivis du sultanat d’Oman. D’une largeur d’une trentaine de milles marins (55 km), le détroit comprend deux couloirs de navigation de deux milles (3,5 km) de large chacun, l’un montant, l’autre descendant. Les couloirs de navigation sont séparés par un couloir tampon de deux milles, bien que ces rails de navigation soient considérés comme étroits pour les supertankers, les porte-conteneurs ainsi que pour les méthaniers géants contemporains.

Avec Gibraltar, le Bosphore, Malacca et le canal de Suez, il est l’un des grands détroits de la planète. Situé sur une très ancienne route commerciale entre l’Asie, la Méditerranée et l’Europe, il permet le passage du Golfe Persique au golfe d’Oman, puis à la mer d’Arabie et à l’océan Indien. La fermeture du détroit d’Ormuz affecterait le transit du gaz et du pétrole, car il constitue la « porte de sortie » du pétrole de la région du Golfe, qui compte 5 des 10 plus gros producteurs de pétrole au monde localisés au Moyen-Orient, comme mis en relief précédemment. Plus de 30 % des produits pétroliers y transitent, dont plus de 20 % du GNL. Le détroit d’Ormuz constitue l’une des principales voies de navigation connectant les pays pétroliers du Moyen-Orient avec les marchés asiatiques, européens et nord-américains. L’idée de canalisations pour le contourner exigerait un investissement colossal.

Il faut également tenir compte des tensions qui ont perturbé le trafic en mer Rouge, par où transite 12 % du commerce mondial de marchandises, une voie de transit qui concentre 30 % du trafic mondial de conteneurs et environ 8 % de produits pétroliers. Ces tensions ont fait augmenter le coût du transport maritime de 15 à 20 %.

Conjointement aux tensions en mer Rouge, la possible fermeture du détroit d’Ormuz pourrait pousser les prix des hydrocarbures à la hausse, accentuant l’inflation mondiale. Selon le FMI, une hausse de 20 à 25 % du prix du pétrole/gaz entraînerait une hausse de l’inflation entre 0,8 et 1 %, et par ricochet accroîtrait le coût des marchandises. Les pays pétroliers mono-exportateurs et gros importateurs perdraient plus que ce qu’ils ont gagné et, d’une manière générale, cela menacerait la croissance de l’économie mondiale.

Aussi, afin d’éviter des tensions énergétiques de grande ampleur, aucun pays n’a intérêt à une généralisation du conflit au Moyen-Orient : ni les pays du Golfe, ni l’Iran qui a besoin de ressources financières du fait de vives tensions sociales internes, ni les grandes puissances dont la Chine, l’un des plus gros importateurs d’hydrocarbures, ni les USA. Rappelons que lors du conflit avec Israël, le président américain avait mis en garde Israël le 3 octobre 2024 contre les attaques sur des sites pétroliers, du fait que les grandes compagnies américaines sont présentes dans la région.

Conclusion

Malgré le drame auquel nous assistons actuellement au Moyen-Orient et dans d’autres contrées du monde – n’oublions pas le drame du Soudan –, l’histoire millénaire a montré que la symbiose des apports de l’Orient et de l’Occident a favorisé le dialogue des cultures et des civilisations, avec des périodes de prospérité et de déclin, montrant qu’aucune civilisation n’est supérieure à une autre. Le devenir d’un monde multipolaire conditionne largement la réussite de cette grande entreprise de cohabitation entre les peuples, qui interpelle notre conscience commune. Le grand défi auquel le monde est appelé à relever est notamment la lutte contre le réchauffement climatique, qui n’est pas une vue de l’esprit, et le défi du contrôle numérique, dont l’intelligence artificielle qui bouleversera entre 2026, 2030 et 2035 les comportements des citoyens, la structure future des emplois, la gestion des entreprises, des institutions civiles et militaires.

ademmebtoul@gmail.com

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