Derrière le minerai de fer de Gara Djebilet : Toumiat devient la forge de l’Algérie industrielle
C’est l’un des plus grands gisements de fer au monde, longtemps promesse sans lendemain. Désormais, l’exploitation du minerai de Gara Djebilet, dans la wilaya de Tindouf, se dote d’un bras industriel concret : à 50 kilomètres au nord de Béchar, la zone industrielle de Toumiat sort de terre avec une ambition sidérurgique nationale qui mobilise des milliards de dinars et recompose la géographie économique du Grand Sud-Ouest algérien.
Le gisement de Gara Djebilet n’est pas un secret. Ses réserves estimées à plusieurs milliards de tonnes de minerai de fer en font l’un des plus considérables de la planète, connu depuis les années soixante, convoité par les économistes, différé par les contraintes logistiques et financières. Ce qui change aujourd’hui, c’est que l’infrastructure nécessaire à sa valorisation industrielle se construit, pierre après pierre, câble après câble, forage après forage, à Toumiat. Cette zone industrielle de 1 478 hectares — extensibles — créée par arrêté du wali de Béchar en juillet 2023, n’est pas un simple parc d’activités de plus sur la carte administrative algérienne. Elle est conçue, selon les services de la wilaya, comme le cœur névralgique d’une filière sidérurgique intégrée, capable de transformer le minerai brut extrait à Tindouf en produits à forte valeur ajoutée destinés à l’industrie nationale et, à terme, à l’exportation.
La pierre fondatrice de cette ambition a été posée en avril 2025 par le président de la République Abdelmadjid Tebboune lui-même, lors d’une visite de travail dans la wilaya de Béchar. Il s’agissait de lancer la construction d’un complexe dédié à la production de concentré et de boulettes de minerai de fer — un procédé qui permet de valoriser le minerai en amont, avant même qu’il n’atteigne les hauts-fourneaux. Un signal politique fort, adressé autant aux investisseurs qu’aux populations du Sud, indiquant que Gara Djebilet n’était plus un horizon lointain mais un chantier en cours.
Pour que ce chantier tienne ses promesses, encore fallait-il que Toumiat dispose des infrastructures de base qu’exige toute activité industrielle lourde. Sur le plan énergétique, la zone bénéficie déjà de quatre sources d’alimentation électrique majeures. « La zone dispose d’une ligne très haute tension de 220 kilovolts reliant Naâama à Béchar, d’une ligne complémentaire de 30 kilovolts, ainsi que de deux transformateurs électriques de grande capacité — le premier opérant en 30/60/220 kilovolts, le second, en cours d’achèvement, en 200/400 kilovolts », détaille la fiche technique de la zone industrielle. De quoi alimenter des installations industrielles énergivores sans risque de rupture d’approvisionnement, condition non négociable pour un complexe sidérurgique fonctionnant en continu.
La question de l’eau, plus délicate encore dans un environnement saharien, a fait l’objet d’investissements considérables. « Dix forages importants ont été réalisés et équipés pour un coût dépassant le milliard de dinars, et un château d’eau d’une capacité de 5 000 mètres cubes, représentant un investissement de 540 millions de dinars, a été construit pour assurer le stockage nécessaire », a indiqué à l’APSla direction locale de l’hydraulique. La même source précise qu’une adduction de 63 kilomètres achemine les eaux traitées depuis la station d’épuration de Béchar, dont la capacité de traitement atteint 510 000 mètres cubes par an. À cela s’ajoutent deux sources d’approvisionnement supplémentaires, « programmées à partir des champs de captage des eaux albiennes de Boussir et Guetrani, au nord de Béchar », toujours selon la direction de l’hydraulique, dont les nappes profondes constituent une réserve stratégique pour l’ensemble de la région.
La connectivité physique de la zone a elle aussi été pensée en amont. Toumiat jouxte la route nationale RN6.A, artère vitale reliant le Sud-Ouest au Nord du pays, et se trouve à proximité de la ligne ferroviaire Béchar-Oran — un atout logistique décisif pour l’acheminement du minerai depuis Tindouf et l’expédition des produits transformés vers les ports méditerranéens. « Une route d’accès de 1,7 kilomètre connecte désormais la zone à cette nationale, et un héliport de 22 500 mètres carrés vient d’y être aménagé », selon les services de la wilaya, facilitant les déplacements rapides des cadres et des équipes techniques dans une région où les distances sont un défi quotidien.
Sur le plan numérique, « la présence à proximité immédiate de deux nœuds de fibre optique devrait considérablement faciliter la connexion future de la zone aux réseaux nationaux de télécommunications », a précisé la direction opérationnelle locale d’Algérie Télécom — indispensable à l’époque où la supervision industrielle, la maintenance prédictive et la gestion des flux logistiques reposent sur la connectivité permanente des installations. L’ensemble de ces aménagements a nécessité, selon la direction locale du secteur de l’industrie, « un investissement sectoriel de 400 millions de dinars consacrés aux travaux d’infrastructure, dans le cadre d’une autorisation de programme dépassant les sept milliards de dinars. »
Ce que Toumiat révèle, au fond, c’est la maturité nouvelle avec laquelle l’Algérie aborde la question de son industrialisation et de l’exploitation intégrée de Gara Djebilet. Ici, le pari est différent : construire autour du minerai une chaîne de valeur locale, doter le Sud-Ouest d’une infrastructure industrielle pérenne, et transformer une rente géologique en développement territorial durable.
Sabrina Aziouez

