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Les impacts des tensions USA/Iran sur le cours des hydrocarbures et le rôle stratégique du détroit d’Ormuz

Par Abderrahmane Mebtoul

Professeur des universités, docteur d’État (1974) – expert international, directeur d’études au ministère de l’Énergie/Sonatrach (1974-1979 ; 1990-1995 ; 2000-2004 ; 2007-2008 ; 2013-2015) – président de la commission de transition énergétique des 5+5+Allemagne (2019-2021)

Un embrasement de la région affecterait inévitablement les cours du pétrole et du gaz, principales sources d’énergie au niveau mondial, et donc la croissance de l’économie mondiale. Aucun acteur n’a intérêt à une généralisation du conflit au Moyen-Orient.

Les États-Unis ont déployé au Moyen-Orient une imposante force de frappe navale et aérienne, démonstration de force qui pourrait préparer le terrain à une campagne de frappes contre l’Iran. Une escalade militaire dans la région fait peser un risque sur les installations pétrolières iraniennes — l’Iran comptant parmi les dix principaux producteurs de brut —, mais surtout sur la libre circulation dans le détroit d’Ormuz, par lequel transite 20 % du pétrole mondial, ce qui a déjà engendré une prime de risque dans les prix du pétrole.

Or, le contrôle de l’énergie est au cœur de la sécurité des nations, et le monde, à l’horizon 2026-2050, est à l’aube d’une profonde reconfiguration des relations internationales, tant sur le plan géostratégique qu’économique. Les tensions géostratégiques, les perspectives de la transition énergétique et la croissance de l’économie mondiale — dont les trois grands pôles que sont les États-Unis, l’Europe et l’Asie (via la Chine et l’Inde) — constituent les principaux déterminants des prix des hydrocarbures traditionnels, gaz et pétrole.

1. Les cours des hydrocarbures

Le 22 février 2026, le Brent était coté à 71,30 dollars (60,51 euros) et le WTI à 66,39 dollars (56,34 euros), pénalisant les pays importateurs qui règlent en euros. Ces prix traduisent une hausse de l’ordre de 6 à 8 dollars consécutive aux tensions entre l’Iran et les États-Unis. En février 2026, le prix du gaz sur le marché de gros (PEG en France) se situe aux alentours de 31-32 €/MWh pour une livraison à un mois (contrat mars 2026), poursuivant une tendance à la baisse amorcée en 2024. Les prévisions à plus long terme (2028-2029) suggèrent une stabilisation sous la barre des 25-26 €/MWh. Le prix de cession du gaz obéit à d’autres critères en raison de la prépondérance des canalisations — qui représentent environ 65 % d’un marché segmenté géographiquement — et de la prédominance des contrats à moyen et long terme.

Le conflit en Ukraine a bouleversé toute la carte énergétique mondiale, avec la décision du G7 et de l’Australie de plafonner le prix du pétrole transporté par voie maritime à 60 dollars le baril (et ses dérivés à compter de février 2023), ainsi que la décision de la Commission européenne de plafonner le prix du gaz à 180 euros le mégawattheure. La Russie, pour contourner ces sanctions — à l’instar de l’Iran —, s’est réorientée vers les marchés asiatiques, remettant en cause sa stratégie d’approvisionnement de l’Europe via le Nord Stream et le South Stream, dont la capacité combinée dépassait 125 milliards de mètres cubes par an. Sa part de marché gazier en Europe est ainsi tombée de plus de 45 % avant les tensions à 17 % en 2023.

2. Les réserves mondiales d’hydrocarbures

Selon l’Energy Institute, la production mondiale d’énergie commercialisée s’élevait en 2023 à 620 EJ, en progression de 15,3 % depuis 2013, répartie comme suit : pétrole 31,7 %, charbon 26,5 %, gaz naturel 23,3 %, nucléaire 4,0 % et énergies renouvelables 14,6 % (dont hydroélectricité 6,4 %, et éolien, solaire, biomasse, géothermie et biocarburants 8,2 %).

Les pays du Moyen-Orient recèlent d’immenses réserves de pétrole et de gaz, inégalement réparties entre des pays aux populations très différentes. En 2023, on comptait ainsi 105 millions d’habitants en Égypte, 90 millions en Iran, 33 millions en Arabie Saoudite, 10 millions aux Émirats arabes unis, 5 millions à Oman et 2,8 millions au Qatar (estimation FMI). Tout conflit dans cette région risque d’affecter la production mondiale, car 60 % des gisements dits « super-géants » sont localisés au Moyen-Orient, qui concentre 40 % des réserves prouvées de la planète — soit les deux tiers des réserves mondiales de pétrole —, représentant plus de 871 milliards de barils.

Pour le gaz naturel, le Moyen-Orient concentrait en 2023, selon le site Antargaz, 40,3 % des réserves prouvées mondiales, soit 75 800 milliards de mètres cubes. Selon l’Oil & Gas Journal, les réserves pétrolières des principaux pays de la région s’établissaient comme suit (en milliards de barils) : Arabie Saoudite 267,19 ; Iran 200 ; Irak 145,01 ; Émirats arabes unis 113 ; Koweït 101,5 ; Qatar 25,24 ; Sultanat d’Oman 5,7 ; Égypte 3,30 ; Yémen 3,00.

3. Les réserves en Méditerranée orientale, au Maghreb et en Afrique

Selon la Fondation pour la recherche scientifique de Paris, l’Égypte, Chypre et la Palestine — via les champs gaziers de Gaza Marine 1 et 2, identifiés depuis 1999 et dont les réserves extractibles sont estimées à environ 35 milliards de mètres cubes, avec une capacité annuelle de production de 1,5 milliard de m³ sur une période de 12 ans — ont jusqu’à présent découvert près de 2 000 milliards de m³ de gaz naturel dans le bassin levantin. Un volume équivalent serait encore enfoui sous le plateau continental de ce bassin, ce qui pourrait expliquer, en partie, les tensions actuelles pour le contrôle de ces réserves.

Pour les pays du Maghreb et d’Afrique, les réserves pétrolières prouvées sont les suivantes (en milliards de barils) : Libye 48,36 ; Nigeria 37 ; Algérie 12,20 ; Angola 7,78 ; Soudan 5 et Sénégal 2,5. Pour le gaz naturel (en milliards de mètres cubes), les réserves actualisées sont : Nigeria 5 500 ; Mozambique 4 500 ; Algérie 2 450 et Libye 1 500. Il convient également de mentionner le projet Grand Tortue, développé conjointement par le Sénégal et la Mauritanie, avec des réserves estimées à 530 milliards de mètres cubes.

Pour les réserves gazières du Moyen-Orient (en milliards de mètres cubes), les données actualisées sont les suivantes : Iran 32 100 ; Qatar 24 700 ; Arabie Saoudite 6 000 ; Émirats arabes unis 5 900 ; Irak 3 500 ; Égypte 2 200 ; Oman 700.

4. Le rôle stratégique du détroit d’Ormuz

Les tensions au Moyen-Orient ont mis en évidence l’importance cruciale du détroit d’Ormuz, contrôlé par l’Iran. Ce point de passage maritime stratégique voit transiter quotidiennement environ 20 à 21 millions de barils de pétrole brut, de condensats et de produits pétroliers, représentant plus de 20 % de la consommation mondiale d’hydrocarbures et un tiers du pétrole transporté par mer. Le détroit est situé au sud-est de Bandar Abbas ; il est bordé au nord par l’Iran, et au sud-est par les Émirats arabes unis — depuis Jazirat al-Hamra — puis par le sultanat d’Oman. Large d’une trentaine de milles marins (55 km), il est organisé en deux couloirs de navigation d’environ deux milles (3,5 km) chacun — l’un à la montée, l’autre à la descente —, séparés par un couloir tampon de deux milles. Ces voies de navigation sont considérées comme étroites pour les supertankers, les porte-conteneurs et les méthaniers géants modernes.

Avec Gibraltar, le Bosphore, Malacca et le canal de Suez, le détroit d’Ormuz est l’un des grands passages maritimes de la planète. Situé sur une très ancienne route commerciale reliant l’Asie, la Méditerranée et l’Europe, il permet le passage du golfe Persique vers le golfe d’Oman, puis vers la mer d’Arabie et l’océan Indien. Sa fermeture affecterait gravement le transit du gaz et du pétrole, car il constitue la principale « porte de sortie » des hydrocarbures de la région du Golfe, qui compte cinq des dix plus grands producteurs mondiaux de pétrole. Plus de 30 % des produits pétroliers mondiaux y transitent, dont plus de 20 % du GNL mondial.

Le détroit d’Ormuz constitue par ailleurs l’une des principales voies de navigation reliant les pays pétroliers du Moyen-Orient aux marchés asiatiques, européens et nord-américains ; toute solution de contournement par canalisations nécessiterait un investissement colossal. Il convient également de tenir compte des tensions en mer Rouge, voie empruntée par 12 % du commerce mondial de marchandises, 30 % du trafic mondial de conteneurs et environ 8 % des produits pétroliers, qui ont déjà fait augmenter le coût du transport maritime de 15 à 20 %.

La fermeture conjointe du détroit d’Ormuz et des perturbations persistantes en mer Rouge porterait le prix du baril au-delà de 100 à 120 dollars, tandis que le prix du GNL doublerait, voire triplerait, accentuant l’inflation mondiale. Selon le FMI, une hausse de 20 à 25 % des prix du pétrole et du gaz entraînerait une augmentation de l’inflation de l’ordre de 0,8 à 1 point, renchérirait par ricochet le coût des marchandises, et menacerait la croissance de l’économie mondiale, y compris celle de la Chine, l’un des plus grands importateurs d’hydrocarbures au monde. Les pays mono-exportateurs de pétrole et grands importateurs de produits manufacturés perdraient ainsi davantage qu’ils ne gagneraient.

Conclusion

Le contrôle de l’énergie est au cœur de la sécurité des nations, et le monde, à l’horizon 2026-2050, est à l’aube d’une profonde reconfiguration des relations internationales, tant sur le plan géostratégique qu’économique. Les tensions géostratégiques, les perspectives de la transition énergétique et la croissance de l’économie mondiale — dont les trois grands pôles que sont les États-Unis, l’Europe et l’Asie (Chine et Inde en tête) — demeurent les principaux déterminants des prix des hydrocarbures, gaz et pétrole.

Un embrasement de la région affecterait inévitablement les cours du pétrole et du gaz, principales sources d’énergie au niveau mondial, et donc la croissance de l’économie mondiale. Aucun acteur n’a intérêt à une généralisation du conflit au Moyen-Orient : ni l’Iran, qui traverse de vives tensions sociales internes et a impérativement besoin de ressources financières, ni les grandes puissances, dont la Chine, l’un des plus grands importateurs d’hydrocarbures de la planète.

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