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Les défis de l’Afrique à l’horizon 2030 : Sécurité et développement

Par Dr Abderrahmane Mebtoul

Professeur des universités, expert international.

Le devenir de l’Afrique sera ce que les Africains voudront qu’il soit.

Les chefs d’État et de gouvernement africains se sont réunis à Addis-Abeba les 14 et 15 février 2026 pour la 39ᵉ session ordinaire de la Conférence de l’Union africaine, à un moment d’une gravité politique exceptionnelle pour le continent et pour le système international. Pour la Banque africaine de développement, « le Sommet s’est tenu dans un contexte de fragmentation mondiale croissante, d’affaiblissement du multilatéralisme, de conflits en expansion, d’aggravation de la crise de la dette et de pressions climatiques accrues. Malgré le thème officiel de l’année consacré à l’eau, la paix et la sécurité devraient constituer le véritable centre de gravité de cette rencontre, tant les conflits persistants, l’instabilité régionale et la fragilité des transitions politiques continuent de dominer la réalité politique africaine ».

1. Dans un contexte de rivalités entre grandes puissances pour contrôler les richesses colossales du continent, la guerre d’influence se joue principalement entre les deux plus importantes économies de la planète : les États-Unis (via l’Europe) et la Chine. La Chine a largement distancé les États-Unis en Afrique sur le terrain économique, où les échanges commerciaux entre le continent et les États-Unis n’ont cessé de se réduire comme peau de chagrin au cours de ces dernières années. D’autres pays font également une percée en Afrique, comme les pays du Golfe et des pays émergents tels que la Turquie, tandis que le poids de l’Europe reste important mais déclinant. En préconisant l’adhésion de l’Afrique au G20 ainsi que dans d’autres institutions internationales, la stratégie des États-Unis vise à contrecarrer celle de la route de la soie initiée par la Chine, ainsi que celle des BRICS dont la Chine entend être le leader, cherchant à attirer certains pays africains et arabes. Actuellement, les BRICS+, avec la dominance de la Chine, représentent en 2022 plus du tiers du PIB mondial et plus de 45 % de la population mondiale (sur 8 milliards d’habitants). Si cette évolution se confirme avec l’entrée de nombreux autres pays, cela devrait modifier fondamentalement les relations internationales, nous orientant vers un monde multipolaire.

2. De 100 millions d’habitants en 1900, la population de l’Afrique est passée à environ 275 millions dans les années 1950-1960, puis à 640 millions en 1990 et à plus de 1,4 milliard en 2025, soit près de 18 % de la population mondiale. Contrairement à une idée faussement répandue, les flux migratoires sont prépondérants au sein de l’espace intra-africain, dus à la misère et aux conflits internes, et non en dehors de l’Afrique, notamment en direction de l’Europe. Pour ce continent, ce serait une erreur politique de le considérer comme un ensemble homogène : il n’existe pas une Afrique mais des Afriques, avec des spécificités économiques et culturelles inter et intrarégionales dues au poids de l’histoire, ce qui explique certains conflits ethniques et des frontières souvent tracées par les anciennes puissances coloniales. Nous avons l’Afrique du Nord, l’Afrique subsaharienne (où près de 70 % de la population vit en dessous du seuil de pauvreté), l’Afrique de l’Ouest, l’Afrique de l’Est et l’Afrique australe. Même si les exportations africaines de biens et services ont enregistré une croissance particulièrement rapide au cours des dix dernières années, elles représentent à peine 3 % du commerce mondial, loin de ses importantes potentialités. L’ensemble des études économiques ont constaté que le taux des échanges commerciaux intra-africains varie entre 15 et 17 % et le considèrent comme le taux d’intégration le plus faible comparativement aux autres régions du monde, alors que le volume des échanges intra-asiatiques et intra-européens se situent respectivement aux alentours de 52 % et de 72 %. Les raisons sont multiples : le manque de cohérence des politiques en Afrique, renvoyant à la gouvernance, dont celles des politiques commerciales, industrielles ou agricoles qui doivent pouvoir faire du commerce intra-communautaire et de l’intégration de véritables leviers du développement. Par ailleurs, le manque de capitaux, d’infrastructures, les taxes douanières qui coûtent très cher, tous ces problèmes de logistique associés au manque de compétences des ressources humaines constituent un sérieux frein à la fluidité des échanges. De plus, l’Afrique voit s’échapper chaque année des milliards de dollars causés par des flux illicites.

3. Durant cette rencontre, le président de la Commission de l’Union africaine (UA), M. Mahmoud Ali Youssouf, a abordé les questions de la paix et de la sécurité, ainsi que des foyers de tension dans plusieurs régions du continent, dans un contexte marqué par la persistance des menaces de groupes terroristes et la montée des conflits internes. Il a souligné l’importance de travailler selon le principe des solutions africaines aux problèmes internes du continent, devenu aujourd’hui impératif dans le contexte géopolitique tendu, et devant répondre aux défis de la question de la sécurité hydrique et des systèmes d’assainissement, thème central du Sommet. Il a été souligné qu’en 2025, plus de 400 millions de personnes sur le continent n’ont pas accès à une source d’eau potable sûre, et plus de 700 millions sont privées de services d’assainissement adéquats. Les premières victimes de cette situation sont les enfants, les femmes et les populations rurales. De son côté, le Secrétaire général des Nations Unies, M. Antonio Guterres, a appelé, dans son allocution devant le Sommet, à mettre fin à l’absence des États africains au Conseil de sécurité, estimant cette situation « inacceptable » et relevant que l’Afrique « doit être à la table de toutes les décisions concernant le continent ». Sur le plan strictement économique, le président du Groupe de la Banque africaine de développement, Dr Sidi Ould Tah, a présenté la vision d’une Nouvelle architecture financière africaine (NAFA), destinée à transformer en profondeur la manière dont le continent mobilise et déploie ses ressources. Ancrée dans quatre axes prioritaires, dont la NAFA constitue un pilier, elle permettra de mettre en œuvre de façon efficiente les priorités de l’Agenda 2063 de l’Union africaine, à savoir : a) libérer la puissance du capital africain, afin que l’épargne et les fonds institutionnels financent le développement du continent ; b) reconstruire la souveraineté financière de l’Afrique, avec la NAFA comme instrument central permettant de mobiliser et de déployer des ressources à grande échelle et de renforcer la position de l’Afrique dans la gouvernance financière mondiale ; c) transformer la démographie en dividende économique, en soutenant l’entrepreneuriat des jeunes et des femmes et en développant des chaînes de valeur régionales ; d) bâtir des infrastructures résilientes à forte valeur ajoutée, pour accélérer l’industrialisation et favoriser l’intégration économique continentale.

4. D’une manière générale, l’important pour l’Afrique sera de dynamiser les effets économiques de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf) afin de stimuler la croissance, de réduire la pauvreté et d’élargir l’inclusion économique. Selon des simulations reposant sur l’amélioration de l’efficacité des marchés des produits et du travail, de dégrèvements tarifaires progressifs, et supposant des entreprises concurrentielles en termes de coût/qualité s’alignant sur les normes internationales, la mise en œuvre de la zone de libre-échange permettrait, selon un rapport de l’UA : de sortir 30 millions d’Africains de l’extrême pauvreté ; d’augmenter les revenus de près de 68 millions d’autres personnes qui vivent avec moins de 5,50 dollars par jour ; d’augmenter les revenus de l’Afrique de 450 milliards de dollars d’ici à 2035 (soit une progression de 7 %), mais sous réserve du renforcement des mesures de facilitation des échanges et de la levée des freins bureaucratiques. Simplifier les procédures douanières permettrait d’accroître de 560 milliards de dollars les exportations africaines. Le PIB nominal (prix courants) de l’Afrique est estimé selon le FMI à environ 2 800 milliards de dollars en 2025, soit pour 1,4 milliard d’habitants, un montant inférieur à celui de la France (3 000 milliards de dollars de PIB pour environ 69 millions d’habitants). L’Afrique pourrait facilement quadrupler son PIB à l’horizon 2030. Selon la Banque africaine de développement et la Banque mondiale, l’IA pourrait rapporter 1 500 milliards de dollars au PIB du continent d’ici 2030. Ces projections de croissance pour l’Afrique dépendent d’une série d’hypothèses qui peuvent se réaliser ou non : bonne gouvernance (dont la lutte contre la corruption), réformes, intégrations régionales réussies, stabilité politique et autres facteurs internes et externes.

En conclusion, existant une relation dialectique entre sécurité et développement, le devenir de l’Afrique, continent d’avenir expliquant les rivalités entre grandes puissances et certains pays émergents pour contrôler ses richesses, devant défendre ses intérêts propres dans un monde instable appelé à connaître de profonds bouleversements géostratégiques, sera ce que les Africains voudront qu’il soit.

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