Les cours portés par la guerre au Moyen-Orient : Vers un baril à 150 dollars ?
La guerre au Moyen-Orient vient de propulser les cours du brut de près de 30 % en une poignée de jours, paralysant l’artère vitale du détroit d’Ormuz. Alors que la banque d’affaires Goldman Sachs et le Qatar alertent sur la menace d’un baril à 150 dollars, pulvérisant les records historiques de 2008, c’est toute l’architecture macroéconomique mondiale qui craint désormais un effet domino dévastateur et l’éclosion d’une brutale récession.
Le marché pétrolier mondial vit, depuis les premières frappes israélo-américaines sur l’Iran, l’une de ses séquences les plus violentes depuis la crise ukrainienne en 2022. En l’espace d’une semaine, l’optimisme béat des marchés s’est évaporé. Au début du conflit, de nombreux spécialistes anticipaient des effets limités, rassurés par une surabondance d’or noir au niveau mondial. Mais la réalité du terrain a violemment balayé ces certitudes, forçant les places boursières à affronter l’hypothèse d’une crise énergétique systémique d’une ampleur inédite depuis le grand krach financier.
Anatomie d’un choc pétrolier
Les chiffres donnent le vertige et traduisent la panique qui s’empare des salles de marché. Le baril de WTI (West Texas Intermediate), la référence américaine, a atteint vendredi 90,90 dollars, signant un bond spectaculaire de 36 % sur une seule semaine. Il s’agit d’un record absolu de volatilité depuis la création des contrats à terme sur le WTI en 1983. Son équivalent, le Brent de la mer du Nord, standard international pour la fixation des prix, a clôturé à 92,69 dollars, actant une augmentation de près de 28 % sur la semaine. En quelques séances seulement, les prix se sont renchéris de plus de 20 dollars, et de 30 dollars depuis le début de l’année. Ce qui transforme cette crise géopolitique en véritable étranglement économique, c’est l’asphyxie du détroit d’Ormuz. Ce corridor maritime, par lequel transite habituellement 20 % de la consommation mondiale d’or noir, est aujourd’hui paralysé. « Le marché passe d’une évaluation purement géopolitique des risques à une prise en compte des perturbations opérationnelles tangibles », résument les économistes de JPMorgan. Et pour cause : la rupture d’approvisionnement est déjà une réalité physique. Le Qatar, deuxième producteur mondial, a été frappé par une attaque de drone iranienne sur sa plus grande usine de gaz naturel liquéfié (GNL). En réponse, l’émirat a interrompu ses forages en invoquant la clause de « force majeure », imité par l’Irak qui a amputé son pompage d’environ 1,5 million de barils par jour. Le Koweït, quant à lui, atteint ses limites de stockage et ferme de fait ses capacités de raffinage destinées à l’exportation.
Des inquiétudes majeures pour l’économie mondiale
Face à ce blocage, c’est désormais la trajectoire macroéconomique globale qui vacille. L’analyse publiée vendredi par Goldman Sachs a achevé de dissiper les dernières illusions : la puissante banque américaine prévient que « les prix du pétrole dépasseraient probablement les 100 dollars la semaine prochaine si aucun signe de solution n’apparaît ». Plus alarmant encore, l’institution redoute que les cours du brut, et particulièrement ceux des produits raffinés comme l’essence, ne « dépassent les pics de 2008 et 2022 si les flux dans le détroit d’Ormuz restaient faibles tout au long du mois de mars ». Pour rappel, à son plus haut historique en juillet 2008, le baril avait touché les 147 dollars, un niveau dont les économistes s’accordent à dire qu’il a joué un rôle de catalyseur dans la crise des subprimes. Cette mise en garde trouve un écho direct dans les déclarations de Saad al-Kaabi. Le ministre qatari de l’Énergie assure que le prix du brut pourrait flamber à 150 dollars si le conflit s’enlisait, prévenant que cela pourrait littéralement « faire s’effondrer les économies du monde ». L’effet domino redouté est implacable : explosion des coûts de transport, flambée de l’inflation, paralysie des usines incapables d’absorber des prix du gaz naturel qui pourraient atteindre 40 dollars par million d’unités thermiques. « Je crains vraiment les conséquences à long terme, en particulier l’éclosion d’une récession économique », concède Ole R. Hvalbye, analyste chez SEB, soulignant que la situation prend des « proportions dramatiques ». L’intransigeance politique ne laisse d’ailleurs guère d’espoir d’accalmie. Donald Trump a martelé vendredi soir sur son réseau social qu’il n’y aurait « pas d’accord avec l’Iran, seulement une capitulation sans condition ». Une rhétorique qui jette de l’huile sur un feu déjà hors de contrôle. Face à l’urgence, les grandes puissances déploient des mesures de sauvetage hétéroclites : la Chine intime à ses raffineurs de suspendre leurs exportations d’essence pour protéger son marché intérieur, tandis que Washington autorise exceptionnellement la livraison de pétrole russe sous sanction vers l’Inde. La marine américaine a bien promis d’escorter les navires marchands dans Ormuz « dès que ce sera raisonnable », mais comme le souligne le cabinet Eurasia Group, une telle mesure ne permettra pas un retour au trafic d’avant-guerre. Si le marché tient encore debout grâce à « des stocks sains » capables de couvrir un mois de fermeture selon TD Cowen, le sablier s’écoule inexorablement.
Samira Ghrib

