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Escalade au Moyen-Orient : Le détroit d’Ormuz au cœur de la tempête

L’Iran avertit qu’il ne laissera aucune goutte sortir du détroit d’Ormuz.

L’Iran a annoncé mardi le blocage total des exportations pétrolières transitant par le détroit d’Ormuz, par lequel circule un cinquième de la production mondiale de brut et près de 20 % du commerce mondial de gaz naturel liquéfié, défiant ouvertement les menaces du président américain Donald Trump et plongeant les marchés internationaux dans une incertitude sans précédent, au onzième jour d’un conflit armé qui embrase le Moyen-Orient depuis le 28 février et dont l’issue demeure illisible. « Les forces armées iraniennes n’autoriseront pas l’exportation d’un seul litre de pétrole de la région vers le camp ennemi et ses partenaires jusqu’à nouvel ordre », a déclaré Ali Mohammad Naini, porte-parole des Gardiens de la Révolution, l’armée idéologique iranienne, selon l’agence de presse Tasnim. La République islamique, qui contrôle de facto ce passage stratégique reliant le golfe Persique à la mer d’Arabie, a ainsi balayé les propos tenus la veille par Donald Trump, lequel avait promis de frapper « plus fort » si Téhéran continuait de paralyser la circulation du pétrole dans la région, tout en assurant, dans une ambiguïté caractéristique, que la guerre allait « se terminer bientôt ». Les Gardiens de la Révolution ont toutefois promis de laisser transiter par le détroit d’Ormuz les navires de « tout pays arabe ou européen qui expulserait les ambassadeurs israélien et américain de son territoire ».

Téhéran ferme la porte à la diplomatie

La détermination iranienne ne se limite pas au volet pétrolier. Plusieurs hauts responsables de la République islamique ont multiplié les déclarations martiales tout au long de la journée, fermant explicitement la porte à toute négociation dans les circonstances actuelles. Le président du Parlement iranien, Muhammad Bagher Kalibaf, a affirmé sur la plateforme X : « Nous ne cherchons absolument pas de cessez-le-feu. Nous pensons qu’il faut frapper l’agresseur afin qu’il comprenne sa leçon et ne songe plus jamais à attaquer notre chère Iran. » Le secrétaire général du Conseil suprême de sécurité nationale, Ali Larijani, a pour sa part répondu aux menaces de Trump — qui avait évoqué des attaques « rendant presque impossible la reconstruction de l’Iran en tant que nation » — en lançant : « Le peuple iranien n’a pas craint vos menaces vaines ; même les plus puissants d’entre vous n’ont pu l’effacer. » Kamal Kharazi, conseiller en politique étrangère auprès du bureau du guide suprême, a quant à lui déclaré à CNN qu’il ne voyait « plus aucune place pour la diplomatie », expliquant que « Donald Trump a trompé les autres et n’a pas tenu ses promesses » lors de précédentes négociations. Selon lui, seule la pression économique croissante sur les pays tiers pourrait contraindre Washington à mettre fin aux hostilités.

Ce front uni affiché par Téhéran intervient dans un contexte de transition politique majeure au sommet de l’État iranien. L’ayatollah Mojtaba Khamenei a été désigné dimanche nouveau guide suprême, dix jours après la mort de son père, l’ayatollah Ali Khamenei, tué dans des frappes israélo-américaines. Depuis le 28 février, les hostilités ont fait plus de 1 200 morts côté iranien, selon les autorités de Téhéran, qui ont riposté par des frappes de drones et de missiles ciblant Israël, la Jordanie, l’Irak et des pays du Golfe abritant des forces américaines.

Washington intensifie ses opérations militaires

Du côté américain, l’escalade ne montre aucun signe de ralentissement. Le ministre de la Défense, Pete Hegseth, a affirmé mardi que la journée constituerait « le jour le plus intense des frappes » sur l’Iran depuis le début de la guerre, avec « le plus grand nombre d’avions de combat, de bombardiers, de frappes » engagés simultanément. Interrogé sur les déclarations contradictoires de son président, qui avait laissé entrevoir un cessez-le-feu prochain, le chef du Pentagone a esquivé : « Ce n’est pas à moi de conjecturer si c’est le début, le milieu, ou la fin du conflit. » Donald Trump a par ailleurs annoncé son intention de lever certaines sanctions pétrolières « afin de réduire les prix » qui se sont envolés ces derniers jours, sans préciser quelles sanctions ni quels pays seraient concernés.

Le Golfe sous le feu, les infrastructures énergétiques visées

Les monarchies du Golfe, prises en étau dans cette confrontation, tentent de protéger des infrastructures d’hydrocarbures constamment visées. La raffinerie émiratie de Ruwais, l’une des plus grandes du monde, a suspendu ses activités par « précaution » après une attaque de drone sur la zone industrielle où elle est située. Le Koweït et l’Arabie saoudite ont dit avoir abattu des aéronefs sans pilote, omniprésents dans le conflit, tandis que Bahreïn a déploré deux morts civils dans la frappe d’un immeuble résidentiel. Le Qatar a dénoncé les attaques contre les installations énergétiques « des deux côtés », qualifiant la situation de « précédent dangereux ». Le PDG de la compagnie pétrolière saoudienne Aramco a mis en garde contre les « conséquences catastrophiques » d’un blocage prolongé du détroit sur les marchés pétroliers. L’Irak, pays fondateur de l’OPEP tirant 90 % de ses revenus de l’or noir et dont plusieurs pétroliers sont bloqués dans le Golfe, a indiqué chercher des voies d’exportation alternatives. Hors de la région, l’Inde a décidé d’affecter en priorité le gaz à la consommation des ménages et aux transports publics.

Des marchés pétroliers en proie à une volatilité extrême

Sur les places financières, la nervosité est palpable. Après la panique de lundi, les marchés ont opéré un brusque revirement mardi. Vers 11 h 10 GMT, le baril de West Texas Intermediate (WTI) reculait de 6,06 %, tandis que le Brent de la mer du Nord perdait 7,03 %, un mouvement paradoxal attribué par les analystes aux propos apaisants de Donald Trump la veille. « Il est rare que les marchés connaissent une telle volatilité », a constaté Ipek Ozkardeskaya, analyste pour Swissquote Bank, précisant que si les déclarations du président américain avaient temporairement enrayé la chute des cours, le conflit se poursuivait « à plein régime » et « les intentions des États-Unis dans cette guerre restent floues ». Le blocage du détroit d’Ormuz, qui achemine normalement quelque 20 millions de barils par jour, contraint les exportateurs à chercher des routes alternatives et paralyse les exportations régionales de nutriments agricoles utilisés pour la production d’engrais, accentuant la pression sur les chaînes d’approvisionnement alimentaires mondiales.

Les répercussions économiques de cette escalade suscitent une inquiétude grandissante à travers le monde. Le Programme alimentaire mondial (PAM) des Nations unies a averti que la combinaison des perturbations dans le détroit d’Ormuz et en mer Rouge, autre passage stratégique déjà fragilisé, pourrait créer « un scénario sans précédent de double goulot d’étranglement pour le commerce mondial et les flux énergétiques ». L’agence onusienne a prévenu que la hausse des prix du pétrole entraînerait mécaniquement une augmentation des prix des denrées alimentaires à l’échelle mondiale, compliquant en outre l’acheminement de l’aide humanitaire vers les populations vulnérables, augmentant le risque « que les personnes soient confrontées à une insécurité alimentaire et à une malnutrition accrues ». La Commission européenne a elle aussi tiré la sonnette d’alarme : le commissaire à l’Économie, Valdis Dombrovskis, a déclaré que si la guerre se prolongeait « avec des perturbations de la navigation maritime dans le détroit d’Ormuz et des attaques contre les infrastructures énergétiques des pays du Golfe, elle pourrait à terme provoquer un choc inflationniste majeur affectant les économies mondiale et européenne ». Le président de la Commission de l’Union africaine, Mahmoud Ali Youssouf, a exprimé sa « profonde inquiétude », soulignant que « de telles actions perturbent les chaînes d’approvisionnement vitales et ont des répercussions de grande portée sur le commerce international et les marchés de l’énergie ».

Face à cette spirale, de nombreux acteurs internationaux multiplient les appels à la désescalade et à la reprise du dialogue diplomatique, estimant que la stabilité du Moyen-Orient demeure un facteur déterminant pour l’équilibre des marchés énergétiques et la santé de l’économie mondiale. Mais à Téhéran comme à Washington, la rhétorique guerrière ne faiblit pas, laissant planer sur la planète entière l’ombre d’une crise économique aux contours encore incalculables.

Samira Ghrib

« Réunion extraordinaire » de l’AIE sur les stocks stratégiques

L’Agence internationale de l’Energie (AIE) a convoqué mardi dans la journée « une réunion extraordinaire » de ses gouvernements membres afin d’évaluer une éventuelle « décision » sur le recours aux stocks stratégiques, pour endiguer la flambée des cours de l’or noir, a annoncé son directeur exécutif Fatih Birol.

Cette réunion qui fait suite à une rencontre plus tôt des ministres de l’Energie du G7, à l’initiative de la France, permettra « d’évaluer l’état actuel de la sécurité d’approvisionnement et des conditions de marché, en vue d’éclairer une décision ultérieure sur la mise à disposition éventuelle des stocks d’urgence des pays de l’AIE sur le marché », a indiqué Fatih Birol dans un communiqué.

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