Culture

Une nuit pour sacrer un patrimoine vivant : Le caftan algérien, de l’atelier à l’Unesco

Sous les ors de l’hôtel El-Aurassi, six couturières de l’Est algérien ont transformé un défilé en acte de résistance culturelle. Le caftan n’est plus seulement un vêtement de fête — il est désormais un patrimoine inscrit au patrimoine de l’UNESCO.

La date compte autant que l’événement. C’est au soir du 24e jour du Ramadhan 2026, dans le grand salon de l’hôtel El-Aurassi d’Alger, que le ministère de la Culture et des Arts a choisi de célébrer solennellement ce que l’Unesco avait officialisé en décembre dernier à New Delhi : l’inscription du caftan algérien au patrimoine culturel immatériel de l’humanité. La deuxième édition du festival « Fashion Traditional », placée sous le parrainage de la ministre de la Culture et des Arts, Malika Bendouda, a réuni samedi soir comédiens, artistes, diplomates et passionnés de patrimoine autour d’un défilé qui n’avait rien d’une simple parade de mode. C’était, dans la lumière des projecteurs et au son des mélodies de Constantine, une déclaration d’identité.

Lors de la 20e session du Comité intergouvernemental de l’Unesco réuni dans la capitale indienne a intégré en décembre dernier et explicitement le caftan, la gandoura, la melehfa, le quat et le lhaf au « costume féminin festif du grand Est algérien », bien que ces éléments soient inscrits depuis 2012 au patrimoine de l’UNESCO, consacrant ainsi le savoir-faire ancestral des artisans de la région et confirmant, aux yeux du monde, l’antériorité de cet habit traditionnel. Une victoire symbolique et diplomatique que la soirée d’El-Aurassi est venue prolonger sur le terrain de la création vivante. Six femmes étaient au cœur de cette démonstration. Les sœurs Halima, Assia et Asma Djellabi, venues de Souk Ahras, Hiba Cheriet de Guelma, Aïcha Bennari d’Annaba et Nibel Rezgui d’Alger ont chacune présenté leur collection personnelle, orchestrant un voyage textile à travers les provinces de l’Est. De six à huit mannequins par défilé ont porté leurs créations, suscitant l’admiration d’une assistance conquise. « Elles ont bien mérité d’être mises sous les projecteurs », glissait une spectatrice à l’issue de la soirée, résumant d’une phrase le sentiment général.

Car ce que ces couturières ont accompli dépasse la seule prouesse technique, aussi remarquable soit-elle. Elles ont donné à voir la richesse et la diversité d’un vêtement que l’on aurait tort de réduire à un modèle unique. Le caftan constantinois — le qatifa —, indissociable du rituel nuptial dans l’Est algérien, trônait en majesté avec son velours lourd et ses broderies denses en fil d’or mejboud. Le caftan algérois, plus léger, décliné en soie ou en velours de toutes couleurs, broderies plus fines et silhouette plus aérée, s’attirait lui aussi les applaudissements. Entre les deux, les six stylistes ont ouvert un troisième chemin : le caftan réinventé, aux coupes contemporaines mariant manches larges et ceintures travaillées, aux techniques ancestrales préservées. Tradition et modernité n’y apparaissaient pas comme deux forces antagonistes, mais comme les deux faces d’un même héritage en mouvement.

Les collections présentaient aussi le caftan en dialogue avec d’autres pièces du vestiaire algérien : karakou, chedda, djeba, serouel chelka, robes régionales… Autant de rappels que le patrimoine vestimentaire algérien forme un ensemble cohérent et pluriel, dont chaque pièce dialogue avec les autres. La présence de représentants de plusieurs missions diplomatiques accréditées à Alger donnait à cette démonstration une résonance internationale que l’inscription à l’Unesco avait préparée.

La musique a fait le reste. La voix de Yasmine Belkacem et les cadences envoûtantes de deux troupes de Constantine — « Behdjet K’sentina » (Aissaoua), dirigée par Boudraâ Temmam, et « El Safwane Dar Bernou », sous la direction de Mustapha Sofa — ont tissé autour des défilés un écrin sonore qui transformait la soirée en cérémonie. À l’heure où le fil d’or croisait les mélodies millénaires de la capitale de l’Est, El-Aurassi n’était plus seulement un hôtel de luxe au-dessus d’Alger : c’était une scène où l’Algérie prenait soin de se rappeler à elle-même ce qu’elle est. En remettant leurs trophées aux six couturières en clôture de soirée, les organisateurs ont conclu ce qui restera, au-delà du prestige de l’événement, comme un acte politique autant que culturel : la transmission et l’identité sont une affaire sérieuse.

Mohand Seghir

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