La guerre au Moyen-Orient franchit un nouveau seuil : Téhéran riposte et menace de frapper les installations énergétiques du Golfe
Le Corps des gardiens de la révolution a appelé mercredi à l’évacuation des zones proches de sites pétroliers et gaziers en Arabie saoudite, aux Émirats arabes unis et au Qatar, qu’il qualifie de « cibles légitimes ».
Cette escalade majeure intervient au lendemain de frappes américano-israéliennes ayant touché pour la première fois une infrastructure énergétique iranienne, le gigantesque champ gazier de South Pars, et après l’élimination revendiquée par Israël de deux hauts responsables iraniens en 48 heures. Le conflit, entré dans sa troisième semaine, fait peser sur l’ensemble de la région une menace d’embrasement dont les répercussions économiques et sécuritaires se font déjà sentir à l’échelle mondiale. En diffusant une « alerte urgente » relayée par l’agence semi-officielle Tasnim, le Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI) a franchi un pas supplémentaire dans l’escalade en désignant nommément plusieurs installations pétrolières et gazières situées chez ses voisins du Golfe. Le communiqué mentionne la raffinerie SAMREF et le complexe pétrochimique de Jubail en Arabie saoudite, le champ gazier d’Al Hosn aux Émirats arabes unis, ainsi que le complexe pétrochimique de Mesaieed et la raffinerie de Ras Laffan au Qatar. « Ces sites constituent des cibles directes et légitimes », affirme le texte, qui appelle les civils, résidents et employés à quitter immédiatement ces zones, prévenant qu’elles pourraient être visées « dans les prochaines heures ». Le CGRI accuse les gouvernements du Golfe de suivre « une voie dangereuse » en facilitant, selon Téhéran, les opérations militaires de la coalition américano-israélienne depuis leurs bases et leurs territoires. Cette menace de représailles s’inscrit dans un contexte de frappes de plus en plus destructrices contre l’Iran. Mercredi, des bombardements américano-israéliens ont touché des réservoirs de gaz sur le site de South Pars, dans la ville méridionale d’Asaluyeh, interrompant la production de deux raffineries d’une capacité combinée d’environ cent millions de mètres cubes par jour, selon la télévision d’État iranienne. Il s’agit, selon les experts de la plateforme Trading Economics, de « la première attaque contre des infrastructures iraniennes de production d’énergie dans ce conflit ». South Pars, qui constitue le cœur de l’industrie gazière iranienne, est la partie iranienne de l’immense gisement partagé avec le Qatar (North Dome côté qatari), ce qui confère à cette frappe une signification géopolitique particulière. D’autres régions iraniennes ont été touchées dans la même journée, notamment la capitale Téhéran, la province de Lorestan, la ville de Hamedan à l’ouest et la zone de Fars dans le sud du pays. L’Iran a riposté par des tirs de missiles balistiques en direction de cibles israéliennes : des explosions ont été entendues à Tel-Aviv et à Ramat Gan mercredi après-midi. L’armée d’occupation israélienne a indiqué avoir activé ses systèmes de défense antiaérienne pour intercepter ces projectiles. Téhéran affirme par ailleurs utiliser des armes « inédites » dans ce conflit. « Nous avons utilisé dans cette guerre des armes que nous n’avions jamais utilisées auparavant et nous en utiliserons davantage dans les prochains jours », a déclaré Amir Akraminia, porte-parole de l’armée iranienne, à la télévision d’État.
Le Brent au-dessus de 109 dollars
L’impact économique du conflit ne cesse de s’amplifier. La frappe contre South Pars, conjuguée à la menace iranienne sur les installations du Golfe, a provoqué une flambée des cours mercredi après-midi. Le Brent a bondi de 5,6 % pour atteindre 108,96 dollars le baril, tandis que le WTI américain s’appréciait de 2,6 % à 98,72 dollars. Le gaz naturel n’est pas en reste : le TTF néerlandais, référence européenne, a progressé de 6,5 % à 54,96 euros par mégawattheure. Depuis le début du conflit le 28 février, les cours du pétrole brut ont bondi de près de 50 %. Le baril de Brent se maintient au-dessus de 100 dollars pour la cinquième séance consécutive. Aux États-Unis, le gallon d’essence est passé de 2,98 dollars fin février à 3,84 dollars, selon l’association automobile AAA. Le blocage du détroit d’Ormuz par l’Iran, en représailles aux frappes, aggrave considérablement la crise. Près de 20 % du pétrole brut mondial transitaient avant la guerre par ce passage stratégique. Les membres de l’OTAN sont en discussion pour trouver le moyen de rouvrir le détroit, a indiqué mercredi le secrétaire général de l’Alliance. Donald Trump, visiblement exaspéré par le refus de ses alliés européens – notamment la France et le Royaume-Uni – de contribuer à la sécurisation de cette voie maritime, a fait planer la menace d’un désengagement américain. « Je me demande ce qui se passerait si nous « achevions » ce qu’il reste de l’État terroriste iranien, et laissions les pays qui l’utilisent, pas nous, être responsables de ce soi-disant « détroit » », a-t-il écrit sur Truth Social. Pour tenter de contenir les effets de la hausse des prix, l’administration Trump a annoncé mercredi une dérogation de soixante jours au « Jones Act », la loi centenaire qui réserve le cabotage maritime américain aux navires construits et possédés par des Américains. Washington a également poursuivi la levée des sanctions contre le Venezuela afin d’augmenter l’offre de brut disponible sur le marché mondial. L’Organisation maritime internationale (OMI) a, de son côté, convoqué à Londres une session de crise de deux jours pour examiner la situation dans le détroit d’Ormuz.
Permis de tuer
La stratégie d’assassinats ciblés menée par l’entité sioniste contre les hauts responsables iraniens s’est considérablement intensifiée cette semaine, suscitant une vive condamnation internationale. Le ministre sioniste de la Défense, Israel Katz, a annoncé mercredi l’élimination du ministre iranien du Renseignement, Esmaïl Khatib, tué lors d’une frappe aérienne nocturne à Téhéran. Le président iranien a confirmé la mort de Khatib, dénonçant un « assassinat lâche ». Cette élimination intervient au lendemain de celle d’Ali Larijani, secrétaire du Conseil suprême de sécurité nationale, tué avec son fils, son assistant Reza Bayat et plusieurs de ses compagnons dans la nuit de lundi à mardi près de Téhéran.
Katz a révélé que Benjamin Netanyahu avait « autorisé l’armée à éliminer toute personnalité iranienne de haut rang sans nécessité d’approbation supplémentaire ». Cette déclaration revient, de fait, à accorder à l’appareil militaire de l’occupation sioniste un permis de tuer permanent visant l’ensemble de la direction politique et sécuritaire iranienne. Depuis le début de l’offensive le 28 février, celle-ci a déjà été décapitée à plusieurs reprises : le guide suprême Ali Khamenei figure parmi les quelque 1 300 morts du conflit, de même que le commandant des forces Bassidj, Gholamreza Soleimani. La Russie a vivement réagi à cette politique d’assassinats ciblés. « Nous condamnons fermement les actions visant à porter atteinte à la santé, ou en particulier le meurtre et la liquidation, de représentants de la direction de l’Iran souverain », a déclaré le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, lors d’un point de presse mercredi. Moscou a en revanche qualifié de « fake news » les informations publiées par le Wall Street Journal selon lesquelles la Russie partagerait avec l’Iran des images satellites, des technologies de drones Shahed modifiées et des renseignements sur la localisation des forces américaines au Moyen-Orient.
Le mensonge américano israélien
Mais ce qui confirme l’illégalité et l’illégitimité totale de cette guerre menée contre l’Iran est le mensonge sur lequel elle s’appuie concernant les accusations brandies par le président américain Donald Trump et Benjamin Netanyahu concernant le programme nucléaire iranien pour la justifier. Devant le Sénat US, Tulsi Gabbard, directrice du renseignement national, a estimé que « le régime iranien est intact, mais fortement affaibli en raison des attaques visant ses dirigeants et ses capacités militaires ». Sur le plan nucléaire, elle a contredit l’un des arguments avancés par Donald Trump pour justifier l’offensive : « À la suite de l’opération « Midnight Hammer » [en juin 2025], le programme d’enrichissement nucléaire iranien a été anéanti. Depuis lors, aucun effort n’a été entrepris pour tenter de rétablir leurs capacités d’enrichissement. »
Les répercussions du conflit débordent très largement le théâtre irano-israélien. Au Liban, les frappes israéliennes sur des quartiers densément peuplés du cœur de Beyrouth ont fait douze morts et quarante et un blessés mercredi, selon le ministère libanais de la Santé. L’armée d’occupation israélienne a par ailleurs annoncé son intention de frapper les ponts sur le fleuve Litani, dans le sud du Liban. En Irak, trois combattants du Hachd al-Chaabi, coalition de paramilitaires intégrée aux forces régulières irakiennes, ont été tués dans une frappe près de la frontière syrienne, dans la province d’Al-Anbar. En Turquie, Ankara a annoncé le déploiement d’une nouvelle batterie antiaérienne Patriot de l’OTAN sur la base d’Incirlik, après l’interception début mars de trois missiles balistiques tirés depuis l’Iran vers le territoire turc. L’USS Gerald Ford, le plus grand porte-avions au monde, a quant à lui été contraint d’interrompre ses opérations dans la région à la suite d’un incendie à bord survenu la semaine précédente, et fait route vers la Crète pour réparations.
Répercussions mondiales
Sur le plan diplomatique, le chef de la diplomatie iranienne, Abbas Araghchi, multiplie les appels à la communauté internationale. « La vague de répercussions mondiales vient seulement de commencer et va frapper tout le monde, quels que soient sa richesse, sa religion ou sa race », a-t-il écrit sur X, accompagnant son message de la lettre de démission d’un haut responsable américain de la lutte contre le terrorisme ayant protesté contre la guerre. Lors d’un entretien téléphonique avec son homologue indien S. Jaishankar – le quatrième depuis le début du conflit –, M. Araghchi a insisté pour que le bloc BRICS, dont l’Inde assure la présidence, « joue un rôle constructif pour soutenir la stabilité et la sécurité régionales et mondiales » et condamne « l’agression militaire contre l’Iran ». Au 18e jour de ce conflit, aucune perspective de cessez-le-feu ne se dessine.
Lyes Saïdi

