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Lekdjaâ, Motsepe et Infantino au banc des accusés : « Le Maroc peut tout se permettre »

Trois hommes sont au cœur de la tempête — Fouzi Lekjaâ, patron de la fédération marocaine et vice-président de la CAF, Patrice Motsepe, président de l’instance africaine, et Gianni Infantino, omnipotent boss de la FIFA.

Il fallait que cela arrive. Deux mois après une finale remportée 1 à 0 sur le terrain par les Lions de la Teranga, la Confédération africaine de football a rendu mardi une décision qui restera comme la tâche la plus indélébile de son histoire : le titre de champion d’Afrique 2025 est retiré au Sénégal et offert sur tapis vert au Maroc, pays organisateur, sur la base d’un forfait technico-réglementaire. Trois hommes sont au cœur de la tempête — Fouzi Lekjaâ, patron de la fédération marocaine et vice-président de la CAF, Patrice Motsepe, président de l’instance africaine, et Gianni Infantino, omnipotent boss de la FIFA — et la question qui brûle toutes les lèvres est simple : a-t-on vraiment acheté cette Coupe d’Afrique ? La réponse qui monte de partout est accablante. Pour comprendre l’ampleur du scandale, il faut replacer cette décision dans son contexte politique. Le régime marocain traverse depuis plusieurs mois une crise aiguë, sociale, économique et politique, qui mine sa légitimité intérieure. Un titre de champion d’Afrique obtenu à domicile aurait constitué un formidable écran de fumée, une communion nationale capable de détourner, au moins provisoirement, l’opinion publique marocaine des questions qui fâchent. Que ce trophée ait finalement été arraché non par la victoire sur le pré — le Sénégal avait bien gagné la finale — mais par la mécanique opaque des bureaux de la CAF, deux mois après le coup de sifflet final, ne change rien à l’usage politique qui en est fait. La Coupe a été volée ; le pouvoir chérifien l’exhibe. Tel est le fond de l’affaire.

Une alliance au sommet du football africain

Le premier accusé est Fouzi Lekjaâ. Homme fort de la fédération royale marocaine de football et, fait capital, vice-président de la CAF, il se retrouve en situation de conflit d’intérêts absolu dans cette procédure. Plusieurs médias africains, dont Africa Foot, l’accusent sans détour d’avoir « subtilisé un titre africain dans les arcanes de la CAF », profitant de sa double casquette pour peser sur une décision dont son propre pays était bénéficiaire. Cette confusion des genres — être à la fois juge et partie — illustre à elle seule les dysfonctionnements structurels d’une institution où les intérêts nationaux contaminent ouvertement la gouvernance continentale. Le deuxième mis en cause est Patrice Motsepe. Le milliardaire sud-africain, à la tête de la CAF depuis 2021, est décrit par le site sénégalais SeneNews comme ayant joué « un rôle déterminant », son « intervention à la fois stratégique et politique ayant marqué l’issue de l’affaire ». L’ancien footballeur international égyptien Mido, dont les déclarations ont mis le feu aux poudres sur les réseaux sociaux, lui a adressé un réquisitoire cinglant : « Bravo à Motsepe. Vous nous avez tous fait passer pour ce que certains Occidentaux veulent que nous soyons. Nous ressemblons maintenant au continent d’idiots, de corrompus. L’Afrique mérite mieux. Il faut une révolution dans le football africain. Tous ces gens doivent partir, et aujourd’hui, pas demain. Je ne suis pas contre le Maroc. J’aime le Maroc et les Marocains. Mais enfin les gars, ça suffit. Vous avez perdu sur le terrain. Le Sénégal était la meilleure équipe en finale. Ils méritent d’être champions d’Afrique, c’est clair et simple, et vous le savez tous. Je voulais vraiment féliciter mes amis marocains, mais je ne peux pas vous féliciter pour quelque chose que vous avez gagné au bureau et non sur le terrain. »

Appel à une révolution du football africain

Le troisième homme, et peut-être le plus puissant, est Gianni Infantino. Le président de la FIFA, dont les ennuis s’accumulent — Michel Platini l’avait encore taclé la semaine dernière dans les colonnes du Guardian, le jugeant « bon administratif mais pas bon numéro un » et « très fan de ceux qui sont riches et ont du pouvoir » — avait déjà montré ses couleurs lors de la finale en janvier. Sa proximité ostensible avec les dirigeants marocains en tribune et sa mine décomposée après le but sénégalais n’avaient pas échappé aux observateurs. Puis, dès le lendemain de la finale, il avait pris publiquement à partie les joueurs du Sénégal, dénonçant leur sortie du terrain et appelant les « instances disciplinaires compétentes de la CAF » à prendre « les mesures appropriées ». La CAF a visiblement suivi ses recommandations à la lettre. C’est Claude Le Roy, figure tutélaire du football africain et ancien sélectionneur du Sénégal, du Cameroun et de la RD Congo, qui a porté les accusations les plus directes. Dans L’Équipe du Soir, l’entraîneur français n’a rien retenu : « Je ne pouvais pas penser une seule seconde que la CAF pourrait aller aussi loin dans le grand-guignolesque. Quand on voit comment la CAF est dirigée par M. Motsepe, qui est le vassal de Gianni Infantino et qui voulait depuis le début absolument donner cette Coupe au Maroc…» Et de poursuivre, implacable : « En Afrique, il se permet tout. Derrière tout ça, il y a plein de magouilles, plein de tambouilles. Il y a 54 fédérations en Afrique et Infantino joue sur la cupidité de la plupart de ces présidents africains pour s’arroger des voix pour sa réélection à chaque fois. » La conclusion de Le Roy sonne comme un verdict : « Cette décision, hélas pour ce continent que j’aime tant, va faire rire toute la planète football. »

Son compatriote Alain Giresse, autre ancien sélectionneur des Lions entre 2013 et 2015, a confirmé cette lecture dans des termes tout aussi tranchants au micro de Ouest-France. « C’est scandaleux parce qu’on s’appuie sur les règlements que l’on épluche au centimètre près, mais les Sénégalais ont déjà été sanctionnés avec de grosses amendes et des punitions. Là, on reporte les sanctions uniquement sur l’aspect sportif », a-t-il dénoncé. Avant de s’emporter sur le fond : « Deux mois après, ces messieurs de la CAF, les grands manitous du football, considèrent que les Sénégalais, en sortant du terrain, auraient perturbé les Marocains pour qu’ils perdent le match. C’est quoi ces conneries ? Qui dans cette finale, avec l’histoire de la serviette en plein match, a le plus subi psychologiquement ? C’est le Sénégal. Et malgré ça, on considère que c’est le Maroc qui a le plus souffert. C’est d’une débilité sans nom. » Giresse a également estimé qu’« Infantino n’est pas innocent à tout cela », pointant lui aussi l’emprise du patron de la FIFA sur la décision africaine.

Dans les médias francophones, le journaliste Laye Diaw de la RFM sénégalaise a été tout aussi direct, estimant que la CAF est « tenue à la gorge » par la fédération marocaine et réclamant la démission de Patrice Motsepe. Depuis Paris, Samir Nasri sur Canal+ a résumé le sentiment général avec une franchise désarmante : « Le soir du match ou le lendemain, ils auraient fait le communiqué, on aurait compris. Mais là… La prochaine fois, ils vont le faire en 2035 ? C’est n’importe quoi. Les Sénégalais sont rentrés chez eux avec la Coupe, ont célébré et fait la fête. Qu’est-ce qu’on fait ? Franchement, ça décrédibilise la CAF encore une fois. » Daniel Riolo sur RMC Sport a lui aussi parlé de « mascarade » et de « quelque chose de fou ».

Face à ce front uni de la réprobation internationale, le gouvernement sénégalais a annoncé la saisine du Tribunal arbitral du sport à Lausanne et réclamé l’ouverture d’une enquête internationale indépendante pour corruption. La Fédération sénégalaise, par la voix de son secrétaire général Abdoulaye Saydou Sow, a été catégorique : la FSF ne rendra ni l’argent ni le trophée dans l’attente d’une décision de justice. Moussa Niakhaté, défenseur central de l’Olympique Lyonnais et grand artisan du parcours sénégalais, a publié une photo brandissant le trophée avec cette phrase désormais emblématique : « Venez les chercher. Ils sont fous. » Sadio Mané, de son côté, a appelé depuis son compte Instagram à une « révolution profonde » du football africain contre la « corruption systémique ».

M.D.

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