TSGP : Un couloir stratégique
Le pipeline de plus de 4 000 kilomètres reliant le Nigeria à l’Algérie via le Niger, d’une capacité de 30 milliards de mètres cubes par an et d’un coût estimé à plus de 10 milliards de dollars, prend une dimension stratégique majeure alors que la guerre au Moyen-Orient a paralysé le détroit d’Ormuz et provoqué une flambée historique des cours de l’énergie.
Le groupe pétrolier et gazier national Sonatrach a annoncé mardi l’envoi d’une équipe technique à Niamey pour recueillir les données nécessaires au tracé du gazoduc transsaharien (TSGP) sur le territoire nigérien, prélude au lancement effectif de la construction de ce dernier tronçon après le mois de Ramadhan. La mission dépêchée par Sonatrach à Niamey, composée de représentants du groupe et du ministère des Hydrocarbures et des Mines, « s’inscrit dans le cadre de la mise en œuvre des orientations du président de la République, M. Abdelmadjid Tebboune, relatives au lancement de la réalisation de ce projet stratégique dans sa partie nigérienne », précise le communiqué du groupe. L’équipe est chargée « d’examiner le cadre légal et réglementaire au Niger, notamment en ce qui concerne la pose de canalisations, les études réglementaires (étude de danger et étude d’impact environnemental), ainsi que les permis et les autorisations de construction liés à ce gazoduc ». Le programme de la visite prévoit des rencontres avec les responsables de la Société nigérienne du pétrole (SONIDEP) et du ministère nigérien du Pétrole, pour « examiner conjointement les premières étapes opérationnelles pour réaliser les études du tracé, tout en tenant compte des résultats préliminaires de l’étude de faisabilité réalisée par le consultant Penspen ».
Cette étape, souligne Sonatrach, « constitue un prélude à la phase des études détaillées du tracé ainsi qu’à celle de la construction du gazoduc ». La phase opérationnelle du projet « sera lancée à l’issue du mois de Ramadan 2026, avec la mobilisation de Sonatrach pour la mise en œuvre de ses différentes étapes ». Le communiqué conclut que cette démarche « traduit l’engagement de l’Algérie à concrétiser ce projet qui s’inscrit dans le cadre de la consolidation des partenariats stratégiques avec les pays africains et la promotion de la coopération Sud-Sud. Elle reflète également la volonté de l’État de renforcer la présence du groupe Sonatrach sur la scène énergétique continentale ».
Le tronçon nigérien, long d’environ 841 kilomètres, constitue le maillon central du TSGP, un pipeline de 4 128 kilomètres qui doit relier les champs gaziers de Warri, dans le sud du Nigeria, au hub de Hassi R’Mel, dans le sud algérien. De là, le gaz sera raccordé aux deux gazoducs sous-marins existants — le Medgaz vers l’Espagne et le TransMed vers l’Italie — pour être acheminé vers un marché européen en quête ardente de diversification. Le projet, dont la genèse remonte à plusieurs décennies, s’était longtemps heurté à des obstacles financiers, sécuritaires et géopolitiques. L’annonce formulée en février par le président Tebboune lors d’une conférence de presse conjointe avec le président nigérien, le général Abdourahamane Tiani, a fait basculer le TSGP dans une dynamique opérationnelle concrète. L’accélération du calendrier s’appuie sur les jalons posés depuis un an : en février 2025, l’Algérie, le Nigeria et le Niger avaient signé à Alger une série d’accords stratégiques incluant la mise à jour de l’étude de faisabilité et des accords de financement répartissant les coûts entre les trois partenaires. La visite récente à Niamey du ministre d’État Mohamed Arkab, accompagné du PDG de Sonatrach, Noureddine Daoudi, avait ensuite consolidé les aspects opérationnels.
Un bouleversement géopolitique qui impose l’urgence
Le contexte international confère au TSGP une urgence sans précédent. Il s’impose alors que l’Union européenne cherche à diversifier ses approvisionnements en gaz naturel, alors qu’elle entend se passer de gaz russe dès 2027. Aussi, depuis le 28 février 2026, le détroit d’Ormuz — par lequel transitaient près de 20 % du pétrole brut mondial et un tiers du GNL — est paralysé par le conflit opposant l’Iran aux États-Unis et à Israël. Le baril de Brent a bondi de près de 50 % en trois semaines, dépassant les 109 dollars. Le gaz naturel n’est pas épargné, avec un TTF néerlandais en hausse de 6,5 % en une seule séance. Une réalité qui démontre la vulnérabilité des routes énergétiques existantes et pousse à trouver ds alternatives notamment en Afrique. Dans ce contexte de rupture, l’Organisation africaine des producteurs de pétrole (APPO) a souligné début mars le caractère structurant du TSGP pour le continent. « Le marché énergétique mondial vit une rupture historique », écrit le secrétaire général de l’APPO, Farid Ghezali, dans un éditorial intitulé « L’Afrique : pivot stratégique du nouvel échiquier énergétique ». Selon lui, « ces chocs ne sont pas conjoncturels. Ils redessinent durablement les équilibres géopolitiques et commerciaux de l’énergie pour la décennie à venir ». L’APPO a défini l’accélération du TSGP, dont la phase I devrait être opérationnelle à l’horizon 2029, comme une priorité stratégique, aux côtés des hubs de GNL en cours de développement au Mozambique, au Nigeria et au Sénégal. Grâce à ces projets, l’Afrique « ne sera pas seulement fournisseur. Elle sera l’architecte » du nouvel ordre énergétique, estime M. Ghezali, mettant en avant les 715 Tcf de réserves gazières du continent, soit 8 % des réserves mondiales.
La faisabilité technique du projet a par ailleurs été confortée par une analyse publiée fin février par le professeur Geoff D. Porter, expert américain en gestion des risques en Afrique du Nord. Ce dernier qualifie les critiques adressées au TSGP d’« arguments fallacieux » pour la plupart. « Le TSGP n’est pas irréalisable : il est techniquement faisable. Comparé à d’autres projets de gazoducs dans la région et dans le monde, il n’est même pas particulièrement complexe. C’est un gazoduc terrestre relativement court, traversant deux juridictions avant de se connecter à des infrastructures d’exportation existantes », écrit-il. Sur la question sécuritaire, l’expert rappelle que le pipeline sera enfoui et que seules les stations de compression seront visibles, limitant sa vulnérabilité. Il met en avant l’expérience de l’Algérie dans la lutte antiterroriste au Sahel pour souligner la crédibilité du dispositif de protection. Quant à Sonatrach, le professeur Porter la décrit comme « une entreprise hybride opérant également à l’international » qui « dispose incontestablement des ressources humaines nécessaires pour mener à bien le projet, ainsi que de la capacité financière ».
L’Algérie, pivot de la nouvelle architecture énergétique euro-africaine
Pour l’Algérie, les enjeux du TSGP dépassent largement le volet énergétique. Le projet consolide le statut du pays en tant que hub gazier méditerranéen de premier plan. Disposant déjà d’un réseau de transport d’hydrocarbures de près de 22 000 kilomètres et de complexes de GNL opérationnels, Alger se positionne comme le pivot logistique et technique d’une infrastructure d’envergure continentale. La décision de confier à Sonatrach la maîtrise d’œuvre du tronçon nigérien — et non à un opérateur étranger — traduit une volonté de souveraineté africaine sur un projet stratégique, à rebours des modèles de développement dépendants de financements et de technologies extérieurs. Le géant Sonatrach apporte des décennies d’expérience dans la construction et l’exploitation de pipelines en milieu saharien, un savoir-faire qu’il est appelé à transférer à ses partenaires nigériens et nigérians. Pour le Niger, pays enclavé dont l’économie reste tributaire de ses ressources naturelles, le gazoduc promet des retombées majeures en redevances, en désenclavement territorial et en création d’emplois. Pour l’Europe, enfin, le TSGP offre une source d’approvisionnement alternative crédible à un moment où la crise russo-ukrainienne puis le conflit au Moyen-Orient ont brutalement rappelé la vulnérabilité des routes énergétiques traditionnelles.
La relance du projet s’inscrit également dans un contexte de normalisation des relations algéro-nigériennes, après la crise diplomatique d’avril 2025, dictée par un pragmatisme retrouvé et la convergence d’intérêts stratégiques entre les deux voisins. L’aboutissement du TSGP ne se contentera pas de transporter du gaz : il est appelé à redessiner durablement l’architecture énergétique entre l’Afrique et l’Europe, plaçant l’Algérie au cœur de cette reconfiguration historique.
Samira Ghrib

