Crise énergétique mondiale : « C’est pire que les chocs pétroliers ! », alerte le chef de l’AIE
La mise en garde est sans précédent. Fatih Birol, directeur exécutif de l’Agence internationale de l’énergie (AIE), a affirmé mercredi que la crise énergétique mondiale actuelle surpasse en gravité les chocs pétroliers historiques de 1973 et 1979, ainsi que la pénurie de gaz provoquée en 2022 par la guerre de la Russie en Ukraine. Une déclaration qui intervient alors que les marchés pétroliers connaissent une tension extrême : le prix du baril de Brent de la mer du Nord, pour livraison en juin, perdait 4,05% à 99,76 dollars, après avoir chuté de plus de 5%. Le cours du baril de WTI, pour livraison en mai, reculait quant à lui de 4,23% à 97,09 dollars. Mais les cours restent porté par les craintes croissantes sur l’approvisionnement mondial. S’exprimant dans un podcast, le patron de l’AIE a dressé un tableau particulièrement sombre de la situation. « Les pertes d’approvisionnement mondiales atteignent désormais environ 12 millions de barils par jour, contre environ 5 millions de barils par jour lors de chacune des crises de 1973 et 1979 », a-t-il détaillé, soulignant l’ampleur inédite du déficit. Côté gaz, le constat n’est guère plus rassurant : l’approvisionnement mondial avait déjà diminué d’environ 75 milliards de mètres cubes en 2022, et « le déficit actuel est encore plus important », a-t-il ajouté. Le mois d’avril s’annonce comme un tournant critique. « Avril sera bien pire que mars », a prévenu Fatih Birol, expliquant que certaines livraisons de pétrole et de gaz naturel liquéfié en provenance du Moyen-Orient étaient encore disponibles en mars. « Mais en avril, il n’y a rien », a-t-il lâché sans ambages. Une perspective qui fait craindre une aggravation rapide des pénuries, notamment en carburant d’aviation et en diesel, déjà visibles en Asie et qui « devraient atteindre l’Europe en avril ou début mai ». Face à l’urgence, l’AIE a pris une décision historique : la libération de 400 millions de barils issus des réserves stratégiques de pétrole, qualifiée par Birol lui-même de « plus importante jamais prise » par l’agence. Mais le directeur exécutif a tenu à tempérer tout excès d’optimisme. « Je dois être très honnête, cela aide seulement à réduire la douleur. Ce ne sera pas un remède », a-t-il reconnu, avant de désigner la véritable solution structurelle : « Le remède, c’est la réouverture du détroit d’Ormuz. » Ce passage maritime stratégique, par lequel transite une part considérable de la production pétrolière et gazière mondiale, constitue selon lui « l’enjeu le plus important », les mesures actuelles ne servant qu’à « gagner du temps ». L’Europe, déjà fragilisée par la rupture de ses approvisionnements russes depuis 2022, se trouve dans une position particulièrement vulnérable. Les acheteurs asiatiques, incapables de sécuriser du GNL en provenance du Moyen-Orient, se tournent massivement vers les marchés au comptant où le continent européen s’approvisionne habituellement en gaz, intensifiant la concurrence et faisant grimper les prix. Le TTF néerlandais, référence européenne du gaz naturel, poursuivait d’ailleurs sa hausse ce mercredi, témoignant de la nervosité des marchés.
La gravité de la situation ne saurait être sous-estimée. Avec des pertes d’approvisionnement plus de deux fois supérieures à celles des crises passées, une fermeture du détroit d’Ormuz qui asphyxie les flux énergétiques mondiaux et des réserves stratégiques dont la libération ne constitue qu’un palliatif temporaire, le monde fait face à une crise énergétique d’une ampleur sans précédent. Les prochaines semaines seront déterminantes, tant pour la stabilité des marchés que pour la sécurité énergétique, prise en étau entre la raréfaction de l’offre et l’explosion de la demande sur des marchés au comptant de plus en plus disputés.
Samira Ghrib

