Début des pourparlers Washington-Téhéran à Islamabad : Un premier face à face depuis 1979
Une rencontre historique sous médiation pakistanaise pour tenter de mettre fin à six semaines de guerre.
Pour la première fois depuis la révolution islamique de 1979, des responsables américains et iraniens de haut rang se sont assis samedi à la même table à Islamabad, sous l’égide du Pakistan, pour négocier directement une sortie de crise après six semaines d’un conflit, déclenché par les attaques américano-israéliennes contre l’Iran qui a fait plus de 3 000 morts en Iran, perturbé les approvisionnements énergétiques mondiaux et plongé le Moyen-Orient dans sa pire tourmente depuis des décennies. Ces pourparlers, qualifiés d’historiques par le New York Times, interviennent dans le cadre d’une trêve fragile de deux semaines obtenue mercredi grâce à la médiation conjointe du Pakistan, de la Turquie, de la Chine, de l’Arabie saoudite et de l’Égypte.
La Maison Blanche a confirmé la tenue de ces pourparlers trilatéraux réunissant les États-Unis, l’Iran et le Pakistan dans un hôtel de la capitale pakistanaise. La délégation américaine est conduite par le vice-président JD Vance, flanqué de l’émissaire spécial Steve Witkoff et du conseiller Jared Kushner — tous deux déjà impliqués dans de précédents cycles d’échanges indirects avec Téhéran. En face, la délégation iranienne est dirigée par le président du Parlement Mohammad Bagher Qalibaf, accompagné du ministre des Affaires étrangères Abbas Araghchi et du vice-président du Conseil de sécurité nationale Ali Bagheri Kani. Le Premier ministre pakistanais Shehbaz Sharif, dont le pays assure la médiation, a reçu séparément les deux délégations avant le début des pourparlers, et a rencontré JD Vance en amont des discussions formelles. Son ministre des Affaires étrangères, Ishaq Dar, a dit espérer que les deux parties « participent de manière constructive » aux négociations, réitérant « le désir du Pakistan d’aider les parties à parvenir à une solution durable ».
La rupture avec la pratique diplomatique antérieure est nette. Jusqu’à ce samedi, Washington et Téhéran ne communiquaient que par l’intermédiaire de médiateurs, dans des salles séparées. Le New York Times a souligné que cette rencontre constitue « le contact en face à face de plus haut niveau entre des responsables américains et iraniens depuis la révolution islamique de 1979 ». Le précédent échange direct le plus notable remontait à septembre 2013, lorsque Barack Obama s’était entretenu par téléphone avec le président iranien Hassan Rouhani au sujet du dossier nucléaire, avant les négociations de 2015 entre John Kerry et Mohammad Javad Zarif.
Dégel des avoirs iraniens, ouverture du détroit d’Ormuz
Les pourparlers sont rapidement entrés dans une phase technique. Le gouvernement iranien a indiqué sur le réseau social X que des comités économiques, militaires, juridiques et nucléaires avaient rejoint les négociations, signalant une montée en puissance du processus. Selon les médias d’État iraniens, les discussions techniques portent sur plusieurs dossiers majeurs, et des progrès initiaux auraient été enregistrés sur deux points sensibles : la libération des avoirs iraniens gelés et la situation au Liban. Sur la question des avoirs, une source iranienne de haut rang a déclaré à l’agence Reuters que les États-Unis avaient accepté le principe d’un dégel des fonds iraniens bloqués au Qatar et dans d’autres établissements bancaires étrangers, y voyant un gage de « sérieux » de la partie américaine. Cette même source a précisé qu’un tel dégel était « directement lié au fait de garantir un passage sûr par le détroit d’Ormuz » — l’une des conditions centrales posées par Washington pour tout accord global. Les États-Unis n’ont, pour leur part, fait aucune déclaration publique sur ce point.
Le détroit d’Ormuz reste en effet au cœur des tensions. Cette voie maritime stratégique, par laquelle transite une part essentielle du pétrole mondial, est quasi bloquée par l’Iran depuis le début du conflit, sa réouverture ayant été posée comme condition du cessez-le-feu. Donald Trump a affirmé samedi avoir engagé « le processus de déblocage du détroit d’Ormuz », déclarant sur sa plateforme Truth Social : « Nous commençons maintenant le processus pour dégager le détroit d’Ormuz comme faveur pour des pays à travers le monde, y compris la Chine, le Japon, la Corée du Sud, la France, l’Allemagne, et bien d’autres. » Il a par ailleurs révélé que des pétroliers vides « parmi les plus grands au monde » se dirigeaient vers les États-Unis, laissant entrevoir une possible normalisation des flux énergétiques.
La situation au Liban constitue l’autre point de friction majeur. L’Iran conditionne tout accord à un cessez-le-feu complet dans le sud du pays, où les frappes israéliennes ont fait environ 2 000 morts depuis mars. Si les attaques contre Beyrouth ont largement cessé, des frappes limitées se poursuivent dans le sud, et Téhéran refuse de reconnaître l’existence d’un cessez-le-feu tant que ces opérations n’ont pas pris fin. Les États-Unis considèrent pour leur part ce dossier comme distinct des négociations bilatérales en cours — une divergence d’appréciation qui complique l’architecture d’un éventuel accord global.
Une trêve fragile, des menaces persistantes
Le contexte dans lequel se tiennent ces pourparlers reste néanmoins tendu. Trump, qui a dépêché sa délégation à Islamabad tout en agitant la menace d’un recours à la force, a déclaré au New York Post : « Nous avons engagé une nouvelle phase. Nous chargeons les navires avec les meilleures munitions, les meilleures armes jamais fabriquées. Et si nous n’avons pas d’accord, nous les utiliserons, et nous les utiliserons de manière très efficace. » Interrogé sur les chances de succès, il a sobrement répondu : « Nous le saurons dans environ 24 heures. » JD Vance avait pour sa part adopté un ton plus ouvert avant son départ de Washington, se disant confiant dans une issue « positive » et affirmant que les États-Unis aborderaient les discussions « à bras ouverts ».
Sur la scène diplomatique internationale, les signaux de soutien aux pourparlers se sont multipliés. Le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, a salué vendredi la tenue de ces discussions, exhortant les parties à « saisir cette opportunité diplomatique et à négocier de bonne foi en vue d’un accord global et durable ». Son porte-parole Stéphane Dujarric a précisé que l’envoyé personnel de Guterres, Jean Arnault, demeurait dans la région pour appuyer les efforts en cours. Une déclaration commune signée par les dirigeants de France, d’Allemagne, du Royaume-Uni, d’Italie, d’Espagne, du Japon, de l’Australie, du Canada et de nombreux autres pays, ainsi que par les chefs de la Commission et du Conseil européens, a exprimé un soutien explicite à la trêve et aux négociations, appelant à « des progrès rapides vers un règlement global » et soulignant l’importance de « maintenir la liberté de navigation dans le détroit d’Ormuz ». Emmanuel Macron a de son côté annoncé avoir décidé avec le prince héritier saoudien Mohammed Ben Salman de « rester en contact étroit » pour « contribuer à la désescalade », et s’est entretenu avec le président turc Recep Tayyip Erdogan en appelant au « respect du cessez-le-feu et à son application au Liban ».
Une économie mondiale sous pression
Pendant que les diplomates négocient, la facture économique du conflit continue de s’alourdir. La directrice générale du FMI, Kristalina Georgieva, a tiré la sonnette d’alarme, décrivant un « choc d’offre important » aux effets déjà mesurables : le flux mondial quotidien de pétrole a diminué d’environ 13 %, celui de gaz naturel liquéfié de près de 20 %, et le prix du baril de Brent est passé de 72 dollars à la veille des hostilités à 120 dollars avant de se stabiliser à un niveau toujours bien supérieur à son niveau antérieur. « Tout le monde paie désormais plus cher pour l’énergie », a-t-elle résumé, mettant en garde contre un risque de désancrage des anticipations d’inflation et des perturbations durables des chaînes d’approvisionnement mondiales.
Lyes Saïdi

