Visite du Pape Léon XIV en Algérie : Un pont entre deux mondes
Lundi, pour la première fois de l’histoire, un souverain pontife posera le pied sur le sol algérien.
La visite du pape Léon XIV, qui conduira le chef de l’Église catholique d’Alger à Annaba les 13 et 14 avril à l’invitation du président de la République Abdelmadjid Tebboune, n’est pas un simple déplacement apostolique. C’est un acte fondateur, porteur d’un message que le monde, fracturé par les guerres et les crispations identitaires, attend avec une acuité particulière : celui de la possibilité du dialogue entre les civilisations, et du rôle singulier que l’Algérie peut jouer pour le porter. La dimension symbolique de la visite est d’une densité rare. En se rendant en Algérie, Léon XIV marche sur les pas de son maître spirituel, saint Augustin, qui fut évêque d’Hippone — l’actuelle Annaba — de 395 à 430. Ce lien n’est pas de façade. Dès son premier discours en tant que pape, depuis le balcon de la basilique Saint-Pierre à Rome, il s’était réclamé haut et fort de saint Augustin, affirmant être l’un de ses « fils ». En choisissant l’Algérie comme premier pays arabe et africain de son pontificat, Léon XIV ne fait donc pas que rendre hommage à un père de l’Église : il choisit délibérément cette terre, à 99% musulmane, comme tribune mondiale d’un message de fraternité. Dans un contexte international tendu par la guerre au Moyen-Orient, la coexistence pacifique sera au cœur de cette visite. C’est précisément là qu’intervient le rôle singulier de l’Algérie. Car cette visite n’est pas tombée du ciel : elle est le fruit d’une démarche algérienne active, conduite à tous les niveaux. Le cardinal Jean-Paul Vesco, archevêque d’Alger, rappelle qu’il a invité le pape dès le jour de son élection, en lui disant « qu’il fallait qu’il soit le premier pape à venir en Algérie ». De son côté, le président Tebboune a personnellement supervisé les préparatifs et présidé une réunion de travail consacrée à leur finalisation. Ce double élan, spirituel et institutionnel, dit quelque chose d’essentiel sur la vocation de l’Algérie à servir de pont entre les mondes. Recevoir le pape constitue un signal fort envoyé à la communauté internationale : celui d’un pays ouvert au dialogue des cultures et des religions.
À Annaba, les préparatifs traduisent concrètement cette ambition. La directrice de la culture et des arts de la wilaya, Saliha Berkouk, a indiqué que ses services ont engagé, en coordination avec les parties concernées, « des opérations qualitatives portant sur l’aménagement des espaces et des sites religieux et archéologiques concernés par la visite ». Sur le site archéologique d’Hippone, des panneaux d’information ont été installés pour permettre aux délégations attendues de plusieurs pays, notamment européens, de découvrir la valeur historique du lieu. À la basilique Saint-Augustin, une spécialiste en restauration des œuvres d’art supervise les travaux de remise en état des collections. Une proposition de création d’un Centre d’études augustiniennes a également été soumise à la ministre de la Culture. Ces monuments sont par ailleurs candidats à l’inscription sur la liste préliminaire du patrimoine mondial de l’UNESCO, ce qui renforcerait encore davantage le rayonnement international de ce carrefour de mémoires.
Une visite qui va changer le regard sur l’Algérie
Car Annaba est, en elle-même, une métaphore de ce que l’Algérie peut offrir au monde. Selon le cardinal Vesco, « saint Augustin rappelle l’histoire profonde et diversifiée de l’Algérie. Il est véritablement un fils de cette terre, et le peuple algérien le sait et en est fier ». Un fils de cette terre, né berbère, devenu l’un des piliers intellectuels du christianisme mondial : le personnage dit à lui seul que les identités ne s’excluent pas, qu’elles s’enrichissent et se fécondent. C’est le message qu’un simple employé d’Annaba, Imad, 54 ans, formule avec ses propres mots : la visite du pape représente pour lui « un symbole important de paix, non seulement pour une communauté, mais pour tous les chrétiens et les musulmans ». Ce dialogue, l’archevêque d’Alger invite à le comprendre dans sa dimension la plus humaine. « Je n’aime pas beaucoup l’expression dialogue islamo-chrétien. Les religions ne dialoguent pas, ce sont les personnes qui dialoguent », a-t-il expliqué. « L’essentiel, c’est vivre ensemble, se respecter, construire ensemble. Pour moi, c’est extrêmement beau. » Formule qui résonne avec une force particulière dans un pays où des religieux chrétiens ont choisi, au péril de leur vie durant la décennie noire, de rester aux côtés du peuple algérien. Léon XIV se recueillera d’ailleurs en privé dans la chapelle dédiée aux dix-neuf martyrs d’Algérie, prêtres et religieuses assassinés entre 1992 et 2002, dont les moines de Tibhirine. Ce geste de mémoire partagée est lui aussi un acte politique au sens le plus noble du terme.
Cette visite est aussi représentative du « soft power algérien » Le recteur de la basilique Saint Augustin à Annaba, le père Fred Wekesa, en est convaincu : cette visite « va changer le regard porté sur l’Algérie » et montrer « le vrai visage » du pays. Dans un monde qui manque cruellement de passerelles entre les cultures et les religions, l’Algérie se donne lundi les moyens d’en être un.
Salim Amokrane

