10 ans après la disparition de Hocine Aït Ahmed : Un combat pour l’indépendance et l’unité
Dix ans après sa disparition, des historiens et hommes politiques ont scruté le parcours d’un homme qui a incarné la lutte pour l’indépendance, la démocratie et l’unité.
Face à une assistance nombreuse réunie samedi pour le colloque international consacré à Hocine Aït Ahmedà l’École supérieure d’hôtellerie, le premier secrétaire nationale du Front des Forces socialistes Youcef Aouchiche a placé ce rendez-vous académique sous le signe d’un « devoir de transmission » qui s’oppose frontalement aux tentations révisionnistes et aux simplifications abusives visant à effacer la complexité du combat national.
Pour le responsable du FFS, transmettre signifie « restituer honnêtement les faits, les débats, les contradictions, les choix et les sacrifices, dans leur contexte et dans leur épaisseur historique ». Cette transmission véritable, a-t-il martelé, « engage une responsabilité : celle de faire passer, d’une génération à l’autre, non seulement les événements, mais également le sens, l’éthique et l’exigence qui les ont portés ».
Au cœur de ce travail de mémoire se dresse la figure de Hocine Aït Ahmed, « chef historique de la Révolution algérienne » qui a consacré « plus de soixante-dix ans de sa vie à un combat structuré, cohérent, parfois solitaire, mais toujours fidèle à ses convictions ». Aouchiche a rappelé qu’Aït Ahmed fut de ceux qui ont compris très tôt que « l’indépendance ne pouvait être un simple transfert de souveraineté territoriale, mais qu’elle devait être une libération globale : politique, sociale et morale ». Qualifié d’« homme politique visionnaire et démocrate impénitent », il a inlassablement œuvré pour la paix civile, la réconciliation et le consensus national, sans jamais dissocier « la pensée de l’action, ni la morale de la politique ». Le premier secrétaire du FFS a insisté sur le refus d’Aït Ahmed de rechercher « le confort d’un consensus factice », optant systématiquement pour « le choix difficile : la recherche d’un véritable consensus national fondé sur un triptyque : unité nationale, paix civile et souveraineté nationale et populaire ». Dans un monde « en proie aux tentations hégémoniques et à la résurgence de l’impérialisme », faire revivre le parcours d’Hocine Aït Ahmed, c’est « perpétuer l’Esprit d’Indépendance dans toutes ses dimensions », a-t-il affirmé, rappelant que « la politique peut être une élévation et non une déchéance », que « l’engagement peut être fidèle, long et cohérent », et que « la démocratie n’est pas un héritage, mais un processus de construction permanente de la société ».
Devant le portrait iconique du fondateur du FFS, le foulard rouge noué autour du cou et la main posée sur la joue, les intervenants lors de ce colloque ont tour à tour exploré les multiples facettes d’un homme qui a préféré, à toutes les étapes de son existence, demeurer simplement « un militant », refusant les attributs de la notoriété et du leadership qui le poursuivaient malgré lui. L’historien français Benjamin Stora, qui co-préside avec son homologue algérien Lahcène Zeghidi la commission mixte algéro-française des historiens, a livré un témoignage empreint d’admiration pour un homme ayant rejeté l’élitisme dès ses débuts politiques. Stora a souligné qu’en pleine Seconde Guerre mondiale, Aït Ahmed faisait partie « des rares jeunes intellectuels » ayant choisi de rejoindre le Parti du peuple algérien et le Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques de Messali Hadj, « plus proche des classes populaires », plutôt que l’Union démocratique du Manifeste algérien de Ferhat Abbas, privilégié par « les jeunes de l’élite ». Cette orientation précoce témoignait déjà d’un choix politique radical. Les massacres du 8 mai 1945, dont Aït Ahmed a témoigné dans son ouvrage « Mémoires d’un combattant », ont constitué « une rupture psychologique et politique décisive » pour sa génération. Devenu membre du comité central du parti à seulement 22 ans, ce qui « reflète la confiance » dont il jouissait au sein de l’organisation nationaliste.
L’unité nationale avant tout
L’historien français a également évoqué le positionnement d’Aït Ahmed durant « la crise berbère » au sein du Parti du peuple algérien, soulignant qu’il s’était rangé « aux côtés de Messali Hadj malgré ses origines kabyles », démontrant ainsi son sens de l’unité nationale.
Il a rappelé la fidélité du défunt à la mémoire des militants nationalistes, citant l’exemple de 2003 où Aït Ahmed lui avait confié un texte destiné à la fille de Messali Hadj, témoignant de « sa grandeur d’esprit à une époque où évoquer Messali restait problématique en Algérie ».
De son côté, l’historien Lahcène Zeghidi a présenté Aït Ahmed comme « un homme fondateur et une mémoire nationale vivante », dont le parcours reflétait la réalité de la société algérienne de l’époque coloniale. Retraçant ses origines familiales prestigieuses – son père était « un chef de la confrérie Rahmania en Grande Kabylie » et sa mère descendait de Lalla Fatma N’Soumer – Zeghidi a montré comment cette filiation ancrait le futur leader dans une tradition séculaire de résistance. L’enfance d’Aït Ahmed, marquée par « la pauvreté, les maladies et les privations », fut également « une école de coopération et de solidarité », valeurs qui forgeront sa conviction que « l’unité constitue la condition essentielle du succès ».
L’historien Ouamar M’hand Ouamar a mis l’accent sur « la transformation radicale » de la pensée d’Aït Ahmed après les massacres de 1945, le conduisant à adopter l’option de la lutte armée après avoir constaté que « le système électoral sous domination coloniale ne constituait plus une solution viable ». Le vétéran politique tunisien Moncef Ben Jaafar a proposé une lecture approfondie de la philosophie d’Aït Ahmed en matière de combat et de diplomatie. Il a rappelé que le leader algérien portait « la conviction que la lutte armée, bien que nécessaire, devait être accompagnée d’un travail diplomatique visant à internationaliser la cause algérienne ». Son installation au Caire en 1952 constituait ainsi « un choix stratégique », l’Égypte de Nasser représentant alors « un centre des forces de libération » où il établit « le premier bureau du FLN pour faire entendre la voix de l’Algérie dans les instances internationales ». Ben Jaafar a souligné qu’Aït Ahmed avait compris que « le colonialisme ne reposait pas uniquement sur l’occupation militaire, mais sur la délégitimation et le déni de l’humanité du peuple dominé », imposant de mener « une bataille parallèle fondée sur le droit et la légitimité internationale ». Cette approche a contribué à « l’inscription de la question algérienne à l’ordre du jour des Nations unies en 1956 ». Le responsable politique tunisien s’est également arrêté sur la période post-indépendance, lorsqu’Aït Ahmed s’est trouvé confronté « à la question de la transformation de la légitimité révolutionnaire en légitimité démocratique », choisissant « la voie la plus difficile à une époque où la démocratie n’était pas une priorité ».
La création du Front des forces socialistes, a expliqué Ben Jaafar, « ne résultait pas d’une lutte pour le pouvoir, mais traduisait une conviction intellectuelle de la nécessité de mettre le pluralisme en pratique ».
Hocine Fadheli

