Intégration de Tamazight dans la Justice : Plaidoyer pour la création d’un registre national pour les traducteurs
C’est un chantier aussi symbolique que pratique que le système judiciaire algérien a officiellement ouvert samedi à Koléa. À l’École supérieure de la magistrature de Tipasa, magistrats, linguistes, chercheurs et responsables institutionnels se sont retrouvés pour une journée d’étude consacrée à l’intégration de Tamazight dans la pratique judiciaire et professionnelle. Une rencontre placée sous le signe de la Journée internationale de la langue maternelle, mais dont les recommandations concrètes dépassent largement le cadre symbolique de la commémoration. La journée s’est tenue en présence du ministre de la Justice, garde des Sceaux, Lotfi Boudjemaa, et du Secrétaire général du Haut-Commissariat à l’Amazighité, Si El Hachemi Assad. Leur présence conjointe illustre la nature transversale du projet : faire de Tamazight, langue nationale et officielle depuis la révision constitutionnelle de 2016, une réalité vivante dans les couloirs des tribunaux et non plus seulement un principe inscrit dans les textes. Parmi les recommandations phares de la journée figure la création d’un registre national des traducteurs judiciaires de Tamazight. Une mesure en apparence technique, mais dont l’enjeu est considérable : aujourd’hui, un justiciable berbérophone se retrouve souvent démuni face à une procédure conduite exclusivement en arabe, faute de traducteurs identifiés et accrédités. Constituer un répertoire officiel de ces professionnels, c’est poser la première pierre d’un droit à comprendre et à être compris devant la justice. Dans le même esprit, les participants ont appelé à la création d’une commission nationale permanente chargée de l’unification de la terminologie juridique en Tamazight, avec pour mission d’élaborer un glossaire juridique unifié. Car l’un des obstacles majeurs à l’usage de la langue amazighe dans les procédures judiciaires tient précisément à l’absence d’un vocabulaire juridique standardisé. Entre les variantes kabyle, chaoui, mozabite ou targuie, les termes diffèrent, rendant toute harmonisation indispensable avant toute généralisation de l’usage institutionnel.
Former les magistrats et moderniser l’accueil
La formation apparaît comme le deuxième pilier de ce plan d’action. Les recommandations préconisent l’introduction d’un module de langue amazighe juridique dans les programmes de l’École supérieure de la magistrature, mais aussi dans les instituts de formation des avocats et des fonctionnaires des juridictions. Former les professionnels du droit à communiquer en Tamazight dans un cadre judiciaire, c’est s’assurer que la langue ne reste pas cantonnée à des traductions ponctuelles mais s’intègre durablement dans la culture professionnelle du secteur. Sur le plan pratique, les participants ont insisté sur l’amélioration des services d’accueil et d’orientation au sein des juridictions dans un format bilingue, ainsi que sur l’élaboration de modèles de documents procéduraux simplifiés. L’objectif est explicitement de « rapprocher la justice des citoyens et de renforcer la clarté du parcours judiciaire » pour les locuteurs amazighophones, souvent désorientés par une administration judiciaire qui leur parle une autre langue.
La journée a également mis en avant le rôle des outils numériques dans la promotion de Tamazight au sein de l’institution judiciaire. Les participants ont recommandé la mise à disposition de contenus juridiques et procéduraux en Tamazight sur les plateformes officielles, « consacrant ainsi le droit à l’information et renforçant la transparence du service public de la justice ». Une approche qui s’inscrit dans la dynamique plus large de transformation numérique de l’État algérien, et qui permettrait de toucher des populations éloignées des grands centres urbains où la présence de traducteurs reste la plus rare.
La journée s’est prolongée le soir même à Alger, où le Haut-Commissariat à l’Amazighité a organisé une cérémonie d’hommage à plusieurs chercheurs universitaires ayant contribué à la promotion de la langue amazighe. Parmi les distingués : Mohamed El Hadi Hareche, anthropologue et historien de l’Antiquité ; Farid Benramdane, expert en onomastique ; Mohand Zerdoumi, chercheur en psychologie et promoteur du patrimoine littéraire amazigh ; Yacine Zidane, traducteur et auteur de travaux sur la langue et la culture amazighes ; et Abdelaziz Abdellah, dépositaire du patrimoine oral amazigh et membre de l’association Izelwan de Ghardaïa. Prenant la parole lors de la cérémonie, Si El Hachemi Assad a qualifié cet hommage d’« acte de reconnaissance » envers des hommes qui ont « œuvré, chacun dans son domaine, à la promotion de la langue amazighe en Algérie », annonçant l’engagement du HCA à « soutenir ces chercheurs en éditant leurs projets de recherche dans le cadre de son programme pour 2026 ». Une promesse concrète qui donne à cette journée une portée qui dépasse la simple célébration pour s’inscrire dans la durée.
Salim Amokrane

