Fibre optique, TIC et textile : L’ANP muscle son appareil industriel
Trois décrets présidentiels publiés au Journal officiel n° 16 du 26 février 2026 créent autant d’établissements publics à caractère industriel et commercial (EPIC) sous tutelle du ministère de la Défense nationale, couvrant la câblerie, les technologies de l’information et de la communication ainsi que le textile industriel. Une démarche qui conforte l’ambition de l’Armée nationale populaire (ANP) de bâtir une base industrielle souveraine dans des secteurs jugés stratégiques.
L’Algérie vient de franchir un pas supplémentaire dans la consolidation de son industrie militaire. En une seule livraison du Journal officiel, datée du 26 février 2026, trois décrets présidentiels signés par le Président Abdelmadjid Tebboune — les décrets n° 26-104, n° 26-105 et n° 26-106, tous datés du 17 février 2026 — instituent trois nouvelles entreprises publiques rattachées au secteur économique de l’ANP. Dotés chacun de « la personnalité morale et de l’autonomie financière », selon la formule consacrée par l’article 2 commun aux trois textes, ces établissements sont placés sous la tutelle directe du ministère de la Défense nationale et dirigés, conformément à l’article 11 de chaque décret, par « un officier général ou un officier supérieur ». Leur création s’inscrit dans le cadre du décret présidentiel n° 08-102 du 26 mars 2008 fixant le statut-type des EPIC relevant du secteur économique de l’ANP, texte fondateur qui sert de socle juridique à l’ensemble de l’édifice.
La fibre optique, premier maillon de la souveraineté numérique
Le premier établissement créé est l’Établissement de câblerie (EPIC-EC), dont le siège social est fixé à Reghaïa, dans la wilaya d’Alger. Aux termes de l’article 5 du décret présidentiel n° 26-104, il est « chargé, notamment de la conception, de la production et du développement des fibres optiques, des câbles à fibres optiques ainsi que des composantes et accessoires y afférents ». L’EPIC-EC ne se cantonne pas à la production : il « participe, dans le cadre de la promotion de l’économie nationale, à l’application de la normalisation et du contrôle de qualité des matières, des semi-produits, des ensembles et des sous-ensembles relevant de son domaine d’activité ». Son champ d’action est large puisque l’article 6 l’autorise à « entreprendre toute opération d’achat, de vente, d’importation et d’exportation se rattachant à son domaine d’activité », tandis que l’article 9 lui ouvre la possibilité de « prendre des participations dans des sociétés et conclure tout accord de partenariat ». L’établissement peut également, à la demande du ministre de la Défense nationale ou de tout autre secteur, « prendre en charge au profit de l’État des sujétions de service public en relation avec ses missions, conformément à un cahier des charges établi à cette fin », stipule l’article 8.
Des ordinateurs aux smartphones : l’ANP investit dans l’ère des TIC
Le deuxième pilier de cette offensive industrielle concerne les technologies de l’information et de la communication. Le décret présidentiel n° 26-105 porte création de l’Établissement de production des moyens des technologies de l’information et de la communication (EPICEPMTIC), installé à El Harrach, à Alger. Sa mission principale, définie à l’article 5, est « la conception, la production et le développement des moyens des technologies de l’information et de la communication ». Derrière cette formulation réglementaire se dessine une ambition considérable : produire sur le sol national des ordinateurs, des serveurs, des équipements réseau, des logiciels, des tablettes et des smartphones. Le conseil d’administration de cet EPIC, présidé par le ministre de la Défense nationale ou son représentant, associe des représentants de l’état-major de l’ANP, de la direction centrale du numérique et des systèmes d’information, mais aussi des ministères de l’Intérieur, des Finances, de l’Industrie et des Télécommunications. Fait notable : le Centre de développement des technologies avancées (EPST-CDTA), établissement public à caractère scientifique et technologique, siège également au sein de ce conseil, soulignant la dimension recherche-développement du projet.
Le textile technique, troisième front industriel
Le troisième décret, le n° 26-106, crée l’Établissement de développement des industries de textiles (EPIC-EDIT), dont le siège est fixé à Alger. Cet EPIC est « chargé, notamment de la conception, de la fabrication, du développement et de la commercialisation de textiles industriels et techniques et des différents produits en rapport avec son domaine d’activité », précise l’article 5. L’établissement « réalise ses plans d’approvisionnement et d’investissement à l’effet de mettre en place les moyens et l’aménagement des infrastructures industrielles nécessaires à l’accomplissement de ses missions ». Son conseil d’administration intègre la direction des fabrications militaires et la direction centrale de l’intendance, ainsi que l’Établissement d’habillement et de couchage (EPIC-EHC), déjà existant, ce qui laisse entrevoir une volonté de structurer une filière textile intégrée au sein de l’appareil de défense.
Les trois établissements partagent une architecture juridique identique, adossée au même corpus législatif : l’ordonnance n° 75-59 portant code de commerce, la loi n° 88-01 d’orientation sur les entreprises publiques économiques, ainsi que le décret présidentiel n° 24-390 du 12 décembre 2024 confiant au contrôle général de l’Armée la mission de contrôle et d’inspection au sein du ministère de la Défense nationale. Chacun dispose de la faculté de créer des démembrements sur le territoire national, de réaliser des opérations d’import-export et de nouer des partenariats. Autant de prérogatives qui témoignent d’une logique assumée : faire de l’ANP un acteur industriel à part entière, capable de réduire la dépendance technologique du pays dans des domaines où la souveraineté nationale se joue désormais autant sur le terrain économique que sur le champ de bataille.
Sabrina Aziouez

