Trêve Washington-Téhéran : Un accord fragile sur fond de menaces persistantes
Annoncé dans la nuit de mardi à mercredi, le cessez-le-feu conclu entre les États-Unis et l’Iran a tout d’un accord arraché à la dernière minute, dans un contexte de surenchère rhétorique et militaire sans précédent. C’est via son réseau Truth Social, moins de deux heures avant l’expiration de son propre ultimatum fixé à minuit GMT, que Donald Trump a annoncé suspendre la « puissance destructrice » qu’il entendait déployer contre Téhéran. En échange d’une réouverture immédiate et sécurisée du détroit d’Ormuz, le président américain a consenti à une trêve de deux semaines, se félicitant dans la foulée d’une victoire qu’il a qualifiée de « complète et totale ». La médiation pakistanaise, conduite par le Premier ministre Shehbaz Sharif, a été décisive pour rapprocher les deux parties et poser les bases d’un dialogue structuré. Les négociations formelles doivent s’ouvrir vendredi 10 avril à Islamabad, avec pour objectif de déboucher sur un accord global avant l’expiration de la trêve. Le cadre de cet accord reste cependant contesté dans ses fondements mêmes. Téhéran a rendu publique une proposition en dix points, qui inclut le maintien du contrôle iranien sur le détroit d’Ormuz, la levée de l’ensemble des sanctions primaires et secondaires, le retrait des forces américaines de la région, la fin des attaques contre l’Iran et ses alliés, la libération des avoirs iraniens gelés et l’adoption d’une résolution contraignante du Conseil de sécurité de l’ONU. La version iranienne mentionne également l’acceptation explicite de l’enrichissement d’uranium, une clause absente de la copie transmise à l’ONU en anglais. La Maison-Blanche a aussitôt pris ses distances avec ce document public, affirmant par la voix d’un haut responsable ayant requis l’anonymat que ce texte « n’est pas le plan sur lequel nous travaillons ».
La question nucléaire concentre les tensions les plus vives. Donald Trump a été explicite : « Il n’y aura aucun enrichissement d’uranium », écrit-il sur Truth Social, ajoutant que les États-Unis entendent « déterrer et retirer toute la poussière nucléaire profondément enfouie » — référence directe aux frappes américaines de juin 2025 contre les sites de Fordo, Natanz et Ispahan, menées avec des bombardiers furtifs B-2 dans le cadre de l’opération Midnight Hammer. Le sort des quelque 400 kilogrammes d’uranium hautement enrichi à 60 % — proche du seuil des 90 % requis pour une arme nucléaire — que détenait l’Iran avant ces frappes reste inconnu. Le ministre US de la Défense Pete Hegseth a, pour sa part, adopté un ton comminatoire lors d’une conférence de presse : « Les Iraniens nous le donneront volontairement, nous l’obtiendrons, nous le prendrons, nous le sortirons », a-t-il déclaré, précisant que les États-Unis se réservaient la possibilité d’agir « par tous les moyens nécessaires », y compris par le déploiement de forces au sol. Le chef d’état-major Dan Caine a abondé dans ce sens, rappelant que le cessez-le-feu « est une pause » et que les forces armées américaines « demeurent prêtes à reprendre les opérations de combat avec la même rapidité et précision » que lors des trente-huit jours de guerre. Hegseth a également affirmé que l’industrie de défense iranienne avait été « complètement détruite » : plus de 13 000 cibles visées, 80 % des systèmes de défense anéantis, et un guide suprême qu’il décrit comme « blessé et défiguré ».
Garder le « doigt sur la gâchette »
Côté iranien, les Gardiens de la révolution ont répondu par un message d’une clarté équivalente, affirmant garder le « doigt sur la gâchette » et ne faire « aucune confiance » aux promesses américaines. Quelques heures seulement après l’entrée en vigueur de la trêve, ils ont annoncé avoir abattu un drone israélien dans le sud du pays, dénonçant une « violation du cessez-le-feu ». Dans le Golfe, la situation est restée explosive : la raffinerie iranienne de Lavan a été frappée peu après l’annonce de la trêve, malgré l’accord. Téhéran a répliqué par des frappes de missiles et de drones contre le Koweït et les Émirats arabes unis, deux pays du Golfe dont les territoires avaient servi de base arrière aux opérations américaines. Des milices pro-iraniennes ont par ailleurs lancé des attaques de drones contre des installations diplomatiques et l’aéroport de Bagdad, poussant l’ambassade américaine en Irak à mettre en garde ses ressortissants contre tout déplacement aérien.
L’accord comprend également un volet économique. Trump a indiqué que les négociations porteraient sur la levée des droits de douane et des sanctions contre l’Iran, tout en menaçant simultanément d’appliquer des tarifs douaniers de 50 % sur tous les pays qui fourniraient des armes à Téhéran, « sans exception ni exemption ». La Turquie, de son côté, a envoyé un convoi d’aide humanitaire vers l’Iran, tandis que son président Erdogan appelait à la vigilance face aux « provocations et actes de sabotage » susceptibles de faire échouer la trêve. Les dirigeants européens et canadien ont, pour leur part, salué l’accord, appelant à une « fin rapide et durable » du conflit.
Reste la question la plus immédiatement déstabilisatrice : le sort du Liban. Trump a été sans ambiguïté sur ce point, déclarant à une journaliste de PBS que l’accord avec l’Iran « ne concerne pas » le Liban, ajoutant, au sujet des frappes israéliennes qui y ont fait 89 morts et 722 blessés en une seule journée : « C’est un accrochage séparé. » Une phrase qui, à Beyrouth, sonne comme un blanc-seing accordé à Tel-Aviv pour poursuivre sa campagne meurtrière. La trêve Washington-Téhéran, aussi fragile soit-elle, a ainsi pour effet immédiat de délier les mains de l’entité sioniste sur le front libanais.
Lyes S.

