Sahara occidental : Quand Rabat hallucine !
Il suffit qu’un ministre étranger prononce le mot « autonomie » pour que la machine du Makhzen s’emballe. La rencontre entre le chef de la diplomatie suisse Ignazio Cassis et son homologue marocain n’a pas échappé à la règle. Avant même que l’encre des communiqués ne sèche, Rabat avait déjà réécrit l’histoire. Cassis avait pourtant été clair : la Suisse soutient le cadre onusien, et le plan d’autonomie marocain constitue l’une des pistes envisageables pour aboutir à une solution mutuellement acceptable. Une formulation prudente, équilibrée, qui ne tranche rien. Les organes de propagande du palais royal en ont fait une adhésion sans réserve à la thèse marocaine. Le territoire non autonome est devenu « Sahara marocain ». L’option parmi d’autres est devenue la seule solution. Et le droit à l’autodétermination a tout simplement disparu du texte. Ce n’est pas un dérapage. C’est une méthode.
Depuis des années, Rabat pratique le même exercice avec une régularité déconcertante : saisir la moindre déclaration étrangère, l’amputer de son contexte, la gonfler jusqu’à en faire une victoire diplomatique, puis la diffuser à grand renfort de médias aux ordres. L’objectif n’est pas de convaincre la communauté internationale — personne n’est dupe — mais d’endormir une opinion intérieure à qui on promet depuis un demi-siècle que le dossier sahraoui est « sur le point d’être définitivement réglé ». Le fait est que le dossier du Sahara occidental est devenu la seule raison d’exister d’un régime en mal de légitimité.
Le problème, c’est que la réalité finit toujours par rattraper le mensonge. La résolution 2797 du Conseil de sécurité, adoptée l’automne dernier, en est l’exemple le plus frappant. Rabat l’avait célébrée comme un tournant historique, une consécration internationale de son plan d’autonomie. La lecture du texte dit autre chose : le référendum d’autodétermination n’est pas exclu, et le mandat de la Minurso — dont la vocation première est précisément d’organiser ce scrutin — a été reconduit. Aucun de ces détails n’a filtré dans les médias marocains.
Plus récemment, l’annonce de la visite à Alger du numéro deux du département d’État américain a déclenché le même réflexe pavlovien. En quelques heures, les titres marocains lui prêtaient une mission que Washington n’avait jamais évoquée. La réalité est plus banale et plus solide : les États-Unis et l’Algérie entretiennent une relation stratégique qui repose sur l’énergie, le commerce et la sécurité régionale. Une relation d’égal à égal, qui n’a pas à se justifier devant Rabat et que les besoins du Makhzen n’ont aucune prise dessus.
Ce tropisme — réduire toute la politique étrangère américaine au prisme sahraoui — dit beaucoup sur l’état mental d’une diplomatie qui a perdu le sens des proportions. Depuis la normalisation avec l’entité sioniste en 2020 et la reconnaissance américaine de la prétendue souveraineté marocaine sur le Sahara, Rabat s’est convaincu de tenir un levier universel. Il n’en est rien. Un accord bilatéral, aussi symbolique soit-il, ne fait pas d’une grande puissance l’instrument d’un royaume. Pendant ce temps, le Front Polisario ne bouge pas d’un millimètre sur l’essentiel : la solution passe par le peuple sahraoui lui-même, par un référendum libre et régulier, conformément au droit international. Pas par un plan unilatéral que personne n’a demandé. Le Sahara occidental reste inscrit sur la liste des territoires non autonomes de l’ONU. Aucun tour de bonneteau diplomatique n’y a rien changé. Et les déclarations tronquées n’y changeront rien.
Lyes Saïdi

