Mois du patrimoine : Le Karakou à l’honneur
Le karakou, habit traditionnel algérien, est au cœur d’un séminaire organisé mardi au musée public national de Sétif dans le cadre du mois du patrimoine 2026. Chercheurs et conservateurs y ont présenté des preuves archéologiques attestant de l’ancienneté de ce vêtement, dont les racines remonteraient à la préhistoire.
C’est dans les salles du musée public national de Sétif que chercheurs, conservateurs et spécialistes du patrimoine se sont réunis mardi pour un séminaire intitulé « Notre patrimoine, notre civilisation ». Au programme : le karakou, cette veste brodée que l’on associe volontiers aux grandes occasions familiales, mais dont l’histoire, selon les intervenants, plonge bien plus loin que les représentations courantes ne le laissent supposer. L’anthropologue Nacéra Kechiouche, de la faculté des sciences humaines et sociales de l’université de Tlemcen, a d’emblée posé le cadre dans une communication intitulée « Le Karakou algérien : histoire, évolution et fonction ». Ses travaux s’appuient sur un corpus de preuves matérielles qui ne laissent guère de place au doute : « la majorité des études, étayées par des preuves matérielles, confirment l’apparition de cette veste en Algérie dès l’ère préhistorique, à l’instar des peintures et gravures rupestres du Tassili et du site archéologique de Sefar, qui témoignent de l’ancienneté de la civilisation en Algérie ». Le Tassili n’Ajjer, classé au patrimoine mondial de l’Unesco depuis 1982, abrite en effet l’un des plus grands ensembles d’art rupestre connus, avec des milliers de figures datant pour certaines de plus de dix mille ans. C’est dans ce répertoire visuel que Kechiouche puise une partie de son argumentation. Elle va plus loin encore en situant la pratique de la broderie algérienne avant l’ère chrétienne. « Les fresques du Tassili montrent des femmes vêtues d’habits ornés, ce qui prouve l’existence d’un savoir-faire dans la confection et la décoration vestimentaire, reflétant un haut niveau de raffinement esthétique et culturel dans la société algérienne antique », a-t-elle affirmé. À l’appui de ces conclusions, l’académicienne a présenté photographies et vidéos issues de fouilles menées dans des abris sous roche aux environs d’Oran, d’Alger et de Saïda, autant de sites ayant servi d’habitat à l’homme préhistorique et qui livrent, fouille après fouille, de nouveaux indices sur les pratiques vestimentaires des populations anciennes du territoire.
La question de la transmission et de la conservation de ce patrimoine a été abordée par Farès El Majdoub, conservateur du patrimoine culturel au musée public national des arts et expressions populaires de Tlemcen. Sa communication, centrée sur « La conservation dans les musées : entre réalité et aspirations », a ouvert le débat sur les moyens dont disposent les institutions muséales algériennes pour préserver des pièces textiles dont la fragilité contraste avec la robustesse de leur histoire. La tension entre ce que les musées souhaitent accomplir et ce qu’ils peuvent réellement faire est un sujet que le secteur culturel algérien affronte depuis des années, dans un contexte où les ressources humaines et techniques peinent à suivre l’ambition des programmes patrimoniaux.
La rencontre a également prévu une incursion dans les outils numériques les plus récents. Chadia Khalfallah, directrice du musée public national de Sétif, a indiqué à l’APS que les participants effectueront « une visite virtuelle du musée de Tlemcen grâce à des lunettes électroniques » et visionneront « une vidéo immersive animant d’anciennes images de la ville de Tlemcen par l’intelligence artificielle ». Tlemcen, ancienne capitale des Zianides et haut lieu du patrimoine andalou-maghrébin, se prête particulièrement bien à ce type d’expérimentation : ses monuments, ses broderies et ses traditions vestimentaires sont depuis longtemps au cœur des débats sur l’identité culturelle algérienne. En marge du séminaire, une exposition a réuni des pièces représentatives du patrimoine matériel et immatériel de Tlemcen, de ses monuments archéologiques les plus emblématiques aux objets du quotidien hérités de plusieurs siècles de civilisation urbaine. Le karakou y figurait naturellement en bonne place, rappelant que derrière chaque fil brodé se tient une histoire que les chercheurs s’emploient, séminaire après séminaire, à restituer dans toute sa profondeur.
Mohand Seghir

