Comprendre les enjeux des réformes en Afrique
Par Abderrahmane Mebtoul
Professeur des universités, expert international, docteur d’État 1974 en management stratégique, expert-comptable de l’Institut supérieur de gestion de Lille (France).
« Pas de bonne économie sans vraie démocratisation en tenant compte des anthropologies culturelles des sociétés » – A.K. Sen, prix Nobel d’économie.
Comme je l’ai démontré dans un ouvrage publié en 1983 sur la théorie de la thermodynamique appliquée aux jeux contradictoires des acteurs « valeur, prix, croissance économique » (Office des publications universitaires – OPU), une société n’est pas inerte, étant composée de différents acteurs tant internes qu’externes avec des actions souvent divergentes, influant sur le rythme et la nature des réformes.
1.- Le rôle de tout État est de réaliser la symbiose entre l’efficacité économique et la nécessaire cohésion sociale au sein d’un monde complexe, turbulent et instable. N’avons-nous pas besoin aujourd’hui d’équipes pluridisciplinaires complexes, pour des approches cohérentes où cohabiteraient des politologues, des économistes, des juristes, des sociologues, des anthropologues, des historiens (ce besoin de mémoire), des scientifiques et des ingénieurs, d’où l’importance d’une planification et de la prospective, dont la réussite sera largement fonction de sa composante humaine et de son indépendance. Cela est fondamental pour comprendre la situation actuelle et surtout proposer des solutions réalistes. Faute de quoi, l’économiste appliquerait des schémas mécaniques, des théories abstraites sur un corps social en mouvement qu’il ignore et dont les recettes donneraient des résultats négatifs même si les calculs économiques sont corrects, comme une greffe sur un corps qui le rejetterait. Car les indicateurs économiques à l’instant T0 ont une signification limitée, comme l’augmentation du produit intérieur brut, qui n’est qu’un indicateur global, le niveau des réserves de change, que contredit d’ailleurs l’indice de développement humain plus fiable, qui lui-même doit être affiné par des enquêtes précises sur la répartition du revenu national par couches sociales, et la balance des paiements, qui est un document comptable statique et qui, pour être bien interprété, doit être inséré au sein d’un cadre social dynamique. Le prix Nobel indien A. Sen a innové par ses analyses pertinentes sur l’anthropologie économique, et les récents prix Nobel ont su intégrer, avec réalisme, les paramètres et variables à la fois politiques, sociologiques, sociaux, culturels et économiques, reflet de la complexité de la société, pour définir l’optimum socio-économique en intégrant le jeu des acteurs, que l’on peut formaliser mathématiquement à partir d’un modèle matriciel ouvert que j’ai tenté il y a de cela de longues années. La société est complexe, toujours en mouvement (Mebtoul, « Valeur, prix, croissance économique », OPU, 1980, 120 pages, suivi d’une conférence au Caire à l’invitation de l’organisation « Euro Money » de Londres), où nous avons appliqué la théorie de la thermodynamique pour un modèle opérationnel s’appuyant sur la théorie des jeux, souvent utilisée en géostratégie par les grands services de renseignements. La construction de la démocratie, notamment en Afrique, doit tenir compte des anthropologies culturelles, des jeux des acteurs favorables et défavorables aux réformes et, au vu des expériences historiques, ne se fait pas d’un coup de baguette magique, étant le fruit d’un long processus historique. Il s’agit d’éviter de plaquer des schémas théoriques importés sur l’Afrique, ce que l’on qualifie de schémas européocentristes, en tenant compte des structures sociales pour une gestion politique et socio-économique pragmatique.
2.- Tenant compte des spécificités anthropologiques de chaque pays d’Afrique et de la structuration économique spécifique, d’une manière générale, les résistances ou l’appui aux réformes peuvent être localisés au niveau de certains espaces de prédilection :
- certains segments du système partisan, qu’ils soient dans l’opposition, dans les Assemblées élues ou même dans certains segments du pouvoir central et local, de l’administration centrale et locale, de la société civile, d’une partie des opérateurs économiques connus pour avoir prospéré à l’ombre des monopoles détenus par le secteur public et, plus tard, de leur démantèlement, ainsi qu’une partie significative des syndicats corporatistes et du secteur public, mue par des considérations idéologiques ou par des intérêts rentiers. Par ce maillage, les opposants aux réformes tentent de peser sur la nature de ces dernières, sur l’agencement de l’ordre des priorités et, enfin, sur les rythmes à imprimer à leurs conduites. S’agissant des acteurs externes hostiles aux réformes, il faut convenir que leurs rôles et leurs influences sont présents, ayant tissé des relations avec une certaine oligarchie rentière interne. La stratégie des acteurs internes et externes défavorables aux réformes passe notamment par des opérations de désinformation contrôlant bon nombre de médias, avec une très large diffusion de positions, en apparence séduisantes, selon lesquelles les réformes conduiraient au bradage du patrimoine national ; et par la mise à profit des foyers de tensions sociales résultant du processus inflationniste et de la détérioration du pouvoir d’achat.
- Tout projet de société étant forcément porté par des forces sociales, nous avons également des acteurs favorables aux réformes dont les actions ont pour finalité la poursuite du processus de désengagement de l’État de la sphère économique afin de lui permettre d’assumer plus efficacement son rôle de régulateur ; l’adaptation de l’économie nationale aux contraintes de la globalisation par la maîtrise des coûts sociaux d’une mise à niveau trop longtemps différée ; le rétablissement durable des équilibres budgétaires par la stabilisation macroéconomique ; la préparation de l’environnement de l’investissement public et privé, national et étranger, par la mise en œuvre des réformes de seconde génération, dont la réforme des institutions, des segments lieux de production de la rente et du secteur bancaire, lieu de distribution de la rente, ce qui, il faut le souligner, représente pour ce dernier un enjeu capital pour la réussite de l’ensemble des réformes projetées.
3.- Il existe trois scénarios, avec des liens dialectiques entre le politique, l’économique, le social et le culturel, pour le devenir de l’Afrique, liés à la gouvernance.
Premier scénario : les conditions de l’échec sont réelles et réunies dans l’environnement juridique et économique de l’Afrique, en raison du poids important de la bureaucratie centrale et locale bénéficiant de privilèges de rente, dans la mesure où une saine concurrence, avec une libéralisation maîtrisée par le développement d’entrepreneurs privés dynamiques, détruit une fraction de la rente.
Le second scénario serait le statu quo, qui préparerait les conditions de l’échec en imputant les conditions sociales actuelles (pauvreté et chômage) aux réformes qui, malgré la stabilisation macroéconomique, n’en sont qu’à leurs débuts (réformes microéconomiques et institutionnelles), ou à des organes techniques, alors que l’essence réside dans l’absence de volonté politique (neutralisation des rapports de force). Ce statu quo participerait à un échec programmé et serait suicidaire pour le devenir de l’économie et de la société, avec les mêmes conséquences que le premier scénario.
Le troisième scénario concerne la réussite des réformes, dont les conditions sont contenues dans l’environnement juridique, économique et politique. Cela passe par la démystification culturelle du bienfait des réformes pour les générations futures, les rumeurs dévastatrices au sein de l’opinion sur le bradage du patrimoine national n’étant que la traduction de la faiblesse du système de communication en Afrique, où la voie orale est prédominante. Il s’agit d’améliorer le climat des affaires en levant les contraintes bureaucratiques, condition de l’épanouissement et de l’extension de l’entreprise, seule source de la création des richesses, qu’elles soient publiques ou privées. Une dynamique positive peut être enclenchée en s’appuyant sur la dynamisation de la société civile et de nouveaux réseaux, tant au niveau interne qu’externe, fondement des nouvelles relations internationales, sur une participation citoyenne à travers une réelle décentralisation autour de grands pôles régionaux, car, si l’organisation administrative de l’espace est souvent source de conflits, les hommes, eux, vivent un rapport plus fécond et plus harmonieux avec leur espace, qui n’est pas celui que l’administration veut leur imposer ; et lorsqu’un régime veut imposer des lois qui ne correspondent pas à l’état de la société, celle-ci enfante ses propres règles qui lui permettent de fonctionner, ce qui explique l’extension de la sphère informelle (notre contribution pour l’Institut français des relations internationales (IFRI), 2013, « Les impacts géostratégiques de la sphère informelle au Maghreb »).
En conclusion, le fondement du développement de l’Afrique, continent à enjeux multipliés pouvant devenir la locomotive de la croissance de l’économie mondiale à l’horizon 2040, conciliant l’efficacité économique et la nécessaire cohésion sociale, doit reposer essentiellement sur le savoir et la bonne gouvernance.
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