Rupture de relations diplomatiques entre Alger et Abu Dhabi : L’isolement guette les Émirats arabes unis
La décision de l’Algérie de rompre ses relations diplomatiques avec les Émirats arabes unis n’a rien d’un simple geste de circonstance. Elle s’inscrit au contraire dans une lecture stratégique de long terme, portée par une diplomatie algérienne connue pour sa constance et son sang-froid, y compris de la part de ses adversaires. Cette rupture a été précédée d’un examen rigoureux des relations bilatérales, mettant en balance des principes intangibles, au premier rang desquels l’intérêt national, la sécurité du pays et la souveraineté de la décision, avec une conjoncture régionale devenue de plus en plus instable.
Le fond du différend ne se réduit pas à une divergence de positions ponctuelles. Il tient à une différence de nature entre deux types d’États. D’un côté, une Algérie souveraine, dont les choix intérieurs et extérieurs procèdent d’une vision stratégique inscrite dans la durée. De l’autre, un micro-Etat du Golfe dont la politique semble davantage guidée par le calcul des intérêts immédiats et la recherche d’influence, quitte à recourir, pour parvenir à ses fins, à des méthodes qui alimentent le chaos, la déstabilisation et parfois la violence armée.
Cette lecture des principes fondateurs de l’État algérien rappelle qu’au début des années 1970, au moment de la formation de la fédération réunissant plusieurs émirats, l’Algérie avait répondu à l’appel du cheikh Zayed Ben Sultan Al Nahyane pour l’aider à bâtir et structurer son secteur pétrolier naissant, à un moment où les puissances étrangères et les compagnies multinationales pillaient encore ses richesses souterraines. Contrairement à ces acteurs extérieurs, l’Algérie avait accompagné les Émirats sans arrière-pensée, contribuant à mettre en place les cadres institutionnels du secteur énergétique et la législation régissant les investissements. Alger était même allée plus loin en tentant de transmettre aux dirigeants émiratis certains de ses principes cardinaux, notamment lors de la coordination des positions défendant les intérêts des pays producteurs de pétrole et leur souveraineté sur leurs ressources naturelles, en particulier au moment de l’embargo pétrolier arabe de 1973, quand le cheikh Zayed lançait sa formule restée célèbre, « le pétrole arabe n’est pas plus précieux que le sang arabe ».
Le désaccord actuel ne porte donc pas sur des postures conjoncturelles, mais sur la manière de composer avec un État qui ne semble plus s’inscrire dans le principe de continuité étatique. Mohammed Ben Zayed, à la différence de son père, ouvre en effet largement la voie à un isolement dont les Émirats pourraient payer le prix fort, selon un article récemment publié par la revue américaine « Foreign Affairs », signé par le chercheur Andrew Leber, de la fondation Carnegie pour la paix internationale, sous le titre « Les Émirats peuvent-ils avancer seuls ». Cette analyse met en garde contre une trajectoire susceptible de mener le pays du Golfe vers « un isolement régional sans précédent », au détriment de ses relations traditionnelles avec son environnement arabe.
L’article qualifie le discours officiel émirati de particulièrement dur, notant que les Émirats poursuivent une stratégie de « gestion de la fragmentation pour éviter l’effondrement total », ce qui expliquerait leurs interventions militaires et financières controversées au Yémen, au Soudan, dans la Corne de l’Afrique et dans son voisinage régional en Afrique. La trajectoire choisie par Abou Dhabi, consistant à étendre son influence en dehors des normes régionales habituelles, sème selon cette analyse les germes d’un isolement qui pourrait coûter cher aux Émirats à moyen comme à long terme, tant sur le plan politique qu’économique. La tentative de rupture avec le consensus arabe traduirait ainsi une tension interne dans la manière dont les Émirats conçoivent leur rôle et leur avenir au sein d’un environnement qu’ils ne peuvent ignorer.
Ces « conséquences graves » évoquées par la revue américaine rejoignent celles pointées par le gouvernement algérien lui-même. Face à la multiplication d’actes jugés provocateurs voire hostiles de la part des Émirats, l’Algérie a fait preuve d’une grande retenue et d’un sens élevé des responsabilités, n’ayant ménagé aucun effort pour alerter la partie émiratie et la mettre en garde contre les conséquences fâcheuses que pourraient entraîner ses comportements jugés inappropriés et injustifiés.
En dernier recours, l’Algérie a décidé de fermer son espace aérien à l’ensemble des aéronefs immatriculés aux Émirats arabes unis, civils comme militaires, à l’exception des vols commerciaux civils émiratis à destination et en provenance de l’aéroport international Houari Boumediene, qui se poursuivront jusqu’à la fin de l’année 2026, date d’échéance de l’accord en vigueur.
Plusieurs diplomates algériens ont évoqué certaines des raisons ayant conduit à cette rupture, au premier rang desquelles la normalisation avec l’entité sioniste et le soutien actif apporté aux visées agressives de l’axe Rabat-Tel-Aviv, ainsi que des ingérences répétées dans les affaires intérieures algériennes, à travers un appui affiché au mouvement séparatiste MAK, la protection de personnes recherchées par la justice algérienne, des tentatives d’encerclement de la région du Sahel et la mise en place d’investissements suspects servant en réalité de vecteurs de détournement de fonds.
Sur ce dernier point, les rapports ne manquent pas. Les Émirats sont régulièrement présentés comme un refuge pour les réseaux de blanchiment d’argent, et Dubaï comme une place forte de l’argent sale. Il y a quelques jours à peine, la police espagnole annonçait le démantèlement d’un réseau de blanchiment lié à ce qui est décrit comme « la banque de Dubaï », lequel fournissait des services à de grands trafiquants de cocaïne opérant en Europe, avec 21 interpellations dans plusieurs pays et la saisie d’avoirs évalués à 20 millions d’euros.
Malgré l’illusion d’une influence considérable, les Émirats n’ont pas réussi à dissimuler leurs manœuvres, notamment en tentant d’entraver la publication d’un rapport onusien consacré aux réseaux de soutien extérieur aux milices des Forces de soutien rapide au Soudan, récemment rendu public par la mission internationale indépendante d’établissement des faits sur le Soudan.
La présence émiratie sur ce dossier repose sur des formes d’ingérence indirecte, notamment via un appui financier apporté à des acteurs et réseaux locaux influents, faisant des Émirats, selon les mots de l’analyste britannique David Hirst dans une tribune publiée par le journal « Middle East Eye », le chef d’orchestre de l’ensemble des crises et conflits de la région, l’auteur estimant que ce pays du Golfe entretient « un état de guerre permanent au Moyen-Orient ».
Malik Meziane

