Benjamin Stora plaide pour « un chantier global » sur le dossier de la mémoire : « Les excuses ne suffiront pas » !
Invité du Salon international du livre d’Alger, l’historien français juge le bilan de son rapport sur la mémoire remis à Macron « mitigé » et évoque de possibles pressions de l’extrême droite sur le dossier.
Présenter des excuses ne suffira pas à solder le contentieux historique entre l’Algérie et la France. C’est la conviction de l’historien français Benjamin Stora, qui a appelé, lundi à Alger, à l’ouverture d’un chantier global sur la mémoire, couvrant les archives, l’enseignement et les témoignages. Le spécialiste de l’histoire de l’Algérie s’exprimait en marge de sa participation à la 29e édition du Salon international du livre d’Alger (SILA), où il est intervenu dimanche lors d’une conférence consacrée au centenaire de l’Étoile nord-africaine (ENA). Pour lui, le problème tient d’abord à la connaissance et affirmé que « les Français ignorent les faits qui se sont réellement produits durant la période coloniale et ne connaissent pas assez l’histoire du mouvement national algérien ». Un déficit d’information qui, a-t-il laissé entendre, nourrit les propos offensants de certains milieux français, jusqu’à la remise en cause de la profondeur civilisationnelle de la nation algérienne. D’où sa recommandation d’un vaste travail pédagogique auprès de l’opinion publique française, afin qu’elle prenne la mesure de la réalité du système colonial. Les excuses, selon lui, ne pourraient à elles seules régler les différends. Il faut y adjoindre un travail de fond sur la transmission du savoir.
Sur le bilan de la mission que lui avait confiée en 2021 le président Emmanuel Macron, M. Stora a nuancé. Il parle d’un résultat « mitigé » alors que plusieurs propositions de son rapport ont été concrétisées, notamment « la reconnaissance de l’assassinat de figures de la Révolution algérienne ». Mais le travail de mémoire, a-t-il déploré, « a connu un ralentissement ces derniers temps », après les gestes forts du début du mandat, à l’image de la restitution des crânes de résistants algériens. Interrogé sur les raisons de cet essoufflement, il n’a pas écarté « l’existence de pressions politiques exercées par l’extrême droite », hostile à la reconnaissance du passé colonial. L’historien a par ailleurs évoqué son dernier ouvrage, « Un historien et des images, l’Algérie en guerre (1954-1962) », paru en Algérie à l’occasion du 72e anniversaire du déclenchement de la Révolution du 1er Novembre 1954. Il y voit « un évènement phare après cinquante années consacrées au travail sur l’histoire de la Révolution algérienne ». Le livre s’attache à montrer « la puissance des images et des représentations dans la construction du récit » de la guerre de libération, mais aussi « le silence et l’occultation des actes de violence coloniale commis à l’encontre des Algériens ».
Rappelons que M. Stora avait pris part à dimanche à une rencontre en deux temps avec un hommage à l’historien Mohammed Harbi (1933-2026), puis un panel sur le centenaire de l’ENA, organisation considérée comme l’un des jalons fondateurs du nationalisme algérien moderne. Évoquant son défunt ami, il avait décrit une relation d’« amitié intellectuelle » et de « collaboration historique durable », parfois traversée de désaccords. Il avait salué chez lui un intellectuel pour qui « les idées ne doivent être soumises ni aux États ni aux nationalismes », rappelant la contribution de Harbi à son « Dictionnaire biographique des militants nationalistes algériens », publié en 1985. Hocine Fadheli

