ContributionDébats

Interférences étrangères et déstabilisation de la région sahélienne

Par Abderrahmane Mebtoul 

Professeur des universités, expert international 

L’Afrique est un enjeu majeur du XXIe siècle, ce qui explique les convoitises. Les turbulences au niveau du Sahel peuvent provoquer des impacts négatifs sur tout le continent.

L’espace sahélien, avec ses différentes ethnies inégalement réparties dont les Touaregs et d’importants flux migratoires intra-régionaux, couvre entièrement ou en partie le Cap-Vert, le Sénégal, la Mauritanie (le Sud), le Mali, le Burkina Faso (l’extrême nord), l’Algérie (l’extrême sud), le Niger, le Nigeria (l’extrême nord), le Tchad (le Centre), le Cameroun (l’extrême nord), le Soudan (le Centre, notamment le Darfour et le Kordofan), l’Érythrée, et l’on y ajoute parfois les pays de la Corne d’Afrique : Djibouti, l’Éthiopie et la Somalie, soit un territoire de plus de 5,5 fois la superficie de la France.

1.- Globalement, l’espace sahélien est caractérisé par des échanges économiques formels minoritaires et des échanges informels dominants tissant des relations complexes entre les populations de cet espace, par des flux migratoires en direction de l’Europe mais également intra-africains dominants, et par des migrants subsahariens qui s’installent désormais dans les pays du Maghreb. Les enjeux géostratégiques au niveau de cet espace renvoient à des logiques géopolitiques divergentes tenant compte de l’histoire et des anthropologies culturelles, devant éviter la vision européocentrée, car le monde depuis qu’il est monde a connu différentes formes de civilisation, comme l’ont mis en relief deux ouvrages réalisés sous ma direction et celle du docteur Camille Sari, sur « le Maghreb face aux enjeux géostratégiques » (Éditions Harmattan, Paris 2014/2015, 2 tomes, 1050 pages). Bien avant et surtout depuis la chute du régime de Kadhafi, le Sahel est l’un de ces espaces échappant à toute autorité centrale, où se sont installés groupes armés et contrebandiers. Aussitôt Kadhafi disparu, des centaines de milliers d’armes, dont 15 000 missiles sol-air qui se trouvaient dans les entrepôts de l’armée libyenne, ont équipé les rebelles au fur et à mesure de leur avancée. Une partie a été accaparée par différents groupes qui opèrent au Sahel, puis par d’autres groupes terroristes venus d’autres régions. Le problème s’est aggravé puisqu’existent deux camps qui s’opposent, chacun étant soutenu par des forces étrangères.

2.- L’Afrique est un enjeu majeur du XXIe siècle, ce qui explique les convoitises. Les turbulences au niveau du Sahel peuvent provoquer des impacts négatifs sur tout le continent. Dans ce cadre, la plupart des dirigeants de l’Europe, des États-Unis d’Amérique, de la Russie et de la Chine s’accordent dorénavant sur la nécessité de coopérer davantage face à la menace de l’insécurité et du crime organisé, insistant sur une coopération étroite des pays frontaliers du Sahel. L’accent doit être mis sur l’obligation de mettre en application une stratégie interrégionale qui associe l’ensemble des pays de la zone et sur l’urgence d’une coopération tant africaine que régionale dans la lutte contre la criminalité transnationale. Cela nécessite une amélioration des bases de données et de lever les contraintes liées au fait que la corruptibilité généralisée des institutions pèse lourdement sur les systèmes chargés de l’application des lois et la justice pénale en général, qui ont des difficultés à s’adapter aux nouveaux défis posés par la sophistication des réseaux du crime organisé. La collaboration inter-juridictionnelle est ralentie par l’hétérogénéité des systèmes juridiques. De plus, la porosité des frontières ainsi que la coordination entre un grand nombre d’agences chargées de la sécurité aux frontières posent de grands problèmes. À terme, la stratégie vise à attirer graduellement les utilisateurs du système informel vers le réseau formel et ainsi isoler les éléments criminels pour mieux les cibler, tout en diminuant les dommages collatéraux pour les utilisateurs légitimes.

3.- C’est que les nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC) ont des implications au niveau de la gouvernance sécuritaire, politique, de la gestion des entreprises et des administrations, et un impact également sur notre nouveau mode de vie renvoyant au savoir et à l’innovation permanente. Politiques, militaires, entrepreneurs, citoyens, nous vivons tous aujourd’hui dans une société de la communication électronique, plurielle et immédiate qui nous contraint à prendre des décisions en temps réel. La maîtrise du temps étant le défi principal du siècle, en ce XXIe siècle engageant la sécurité nationale, toute inadaptation à ces mutations isolerait encore plus les pays les plus fragiles. Car une Nation n’est forte et écoutée que si son économie est forte, existant un lien dialectique entre sécurité et développement : le non-développement accroît l’insécurité et l’insécurité freine le développement. C’est que la solution durable implique une refonte des nouvelles relations internationales nous orientant vers de profondes mutations géostratégiques et économiques se fondant sur un monde multipolaire. Cela implique de s’attaquer à l’essence, c’est-à-dire un co-développement, et non aux apparences. Car le monde actuel est fortement secoué par des crises politiques et économiques à répétition, source d’inquiétudes. Le fossé entre les riches et les pauvres devient de plus en plus grand et tandis que l’écart de revenus renforce les inégalités en matière de richesses, l’éducation, la santé et la mobilité sociale sont toutes menacées, avec des cicatrices profondes, spécialement parmi la jeunesse. Aussi, il y a urgence d’un sursaut mondial qui dépasse les politiques internes, car il y a maintenant un consensus selon lequel la région (Mena, Proche-Orient, Afrique) et d’une manière générale tous les espaces mondiaux sont à l’orée d’une période d’incertitude croissante, aux racines ancrées dans la polarisation des sociétés.

4.- Pour sa part, l’Algérie, fortement concernée par la stabilisation de cet espace sahélien face aux nouveaux enjeux géostratégiques à travers le monde, partage avec la Libye 982 km de frontière, avec le Mali 1329 km, avec la Mauritanie 461 km, avec le Niger 951 km, avec la Tunisie 1010 km et avec le Sahara occidental dont le dossier est au niveau de l’ONU, 39 km, soit au total 6511 km. L’objectif de l’ANP et des forces de sécurité algériennes est la protection du territoire et également d’éviter une déstabilisation qui favoriserait le terrorisme, qui est une menace planétaire. Je rappelle que dans une contribution sous ma direction parue en décembre 2011 à l’Institut français des relations internationales IFRI « l’Afrique du Nord face aux enjeux géostratégiques », j’avais soulevé certains questionnements, à savoir la sécurité au niveau du Sahel et de l’Europe. À ce titre, par la suite entre 1999 et 2022, j’ai mis particulièrement en relief les dangers de la déstabilisation de l’espace sahélien, développé les liens dialectiques entre tensions géostratégiques, sécurité/développement et le rôle stratégique de l’ANP et des forces de sécurité algériennes dans des interviews pour des médias américains, européens, chinois, russes, et lors de différentes conférences devant les ambassadeurs étrangers accrédités à Alger, devant les cadres de la DGSN, de l’École supérieure de Guerre, de l’Institut de documentation et de prospective IMDEP et de l’État-major de la gendarmerie nationale relevant du MDN.

A.M.

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