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Jean-Paul Vesco, archevêque d’Alger : La colonisation est « négation de l’histoire et de l’identité d’un peuple »

Dans un entretien publié mercredi par le quotidien Horizons, le cardinal Jean-Paul Vesco, archevêque d’Alger et détenteur de la nationalité algérienne depuis 2023, appelle à un travail de vérité sur la colonisation française, qualifie le fait colonial de « viol d’un peuple » et annonce que la visite du pape Léon XIV en Algérie, prévue au printemps prochain, est en préparation active des deux côtés, promettant « un moment historique ». Ancien avocat reconverti dans les ordres dominicains en 1995, Jean-Paul Vesco vit en Algérie depuis plus de vingt ans. Il y est arrivé porté par ce qu’il décrit comme un appel intérieur, sur les traces de Monseigneur Pierre Claverie, l’évêque d’Oran assassiné en 1996. Devenu archevêque d’Alger puis cardinal, il a obtenu la nationalité algérienne en 2023, un geste qu’il a reçu comme « un gros cadeau » dont il mesure pleinement la portée. « Je sais le prix de la nationalité d’un pays. Je sais aussi qu’elle a été donnée à une personne qui est française et qui est aussi chrétienne », souligne-t-il. Il y voit un « engagement de vie » et un signe fort que l’État reconnaît la présence chrétienne comme légitime, pacifique et respectueuse de la majorité musulmane. Dans ce cadre, la liberté de culte se vit au quotidien dans la discrétion, par la prière, le service et surtout par le dialogue, loin de toute volonté de prosélytisme ou de mise en concurrence des religions. Il insiste sur la volonté de l’Église catholique en Algérie de ne pas être « une Église étrangère » mais bien « l’Église de ce pays », inscrite dans la citoyenneté algérienne et structurée en association de droit algérien.  Cette double appartenance, loin d’être un simple statut administratif, nourrit chez le prélat une vision profonde du dialogue entre les croyants. « Les religions ne dialoguent pas entre elles. Ce sont les personnes qui dialoguent entre elles », affirme-t-il, récusant les catégories figées du dialogue islamo-chrétien pour leur préférer la rencontre humaine. « Lorsqu’on rentre dans la relation, on s’aperçoit que ce que nous avons en commun en tant qu’hommes et femmes est infiniment supérieur à notre différence religieuse », ajoute le cardinal, convaincu que « la religion ne peut pas être un obstacle à la relation ».

La blessure coloniale, un devoir de vérité

Reçu par le président Tebboune en 2025, Jean-Paul Vesco dit avoir ressenti « un sentiment d’une très grande fraternité » lors de cette audience. L’homme se dit « touché, bouleversé » par l’accueil chaleureux du chef de l’État. Mais c’est sur la question mémorielle que le cardinal fait entendre une voix singulière dans le paysage ecclésiastique. Avec une franchise peu commune pour un homme d’Église, il qualifie la colonisation de « viol d’un peuple », une « captation d’identité » et une « négation de l’histoire et de l’identité d’un peuple ». « Dans son principe, le fait colonial est criminel », tranche-t-il. L’archevêque d’Alger pointe l’absence de reconnaissance officielle française comme la racine des tensions actuelles entre les deux pays. « Il n’y a pas eu les mots qu’il fallait, la reconnaissance qu’il fallait dans les temps où il le fallait », déplore-t-il. Et d’ajouter, lucide : « Si, effectivement, elle avait été réglée en amont, sans doute que ces questions ne se seraient pas posées de cette manière-là. » Il fait siennes « sans aucun problème » les déclarations de Ségolène Royal sur les crimes coloniaux et s’indigne que des crânes de résistants algériens soient encore conservés au musée de l’Homme à Paris, une situation qu’il qualifie d’« aberration ». Pour autant, le prélat refuse de s’inscrire dans un jeu politique. « Je ne suis pas un homme politique et je ne veux pas rentrer dans la politique. Je ne suis pas un ambassadeur de l’ombre. En revanche, j’ai une conscience », précise-t-il, estimant que ce travail de vérité, « en tant que Français, nous le devrions pour nous-mêmes, pas seulement pour les Algériens ».

Le pape Léon XIV attendu au printemps

L’autre temps fort de l’entretien concerne la visite annoncée du pape Léon XIV en Algérie, qui serait une première historique pour un souverain pontife. Jean-Paul Vesco révèle que le voyage « est en préparation de part et d’autre » et devrait avoir lieu « au printemps prochain, juste très vite après le mois de Ramadhan », probablement autour du mois d’avril. L’Algérie sera le troisième pays visité par le nouveau pape, après la Turquie et le Liban, tous deux pays à majorité musulmane, « ce qui prouve une volonté d’ouverture », souligne le cardinal. Le pontife, qui se définit comme « un fils de Saint Augustin », a exprimé dans l’avion le ramenant du Liban son souhait de « venir en Algérie sur la terre de Saint Augustin » et de « continuer à construire des ponts entre le monde chrétien et le monde musulman ». Invité immédiatement par le président Tebboune, le pape avait répondu : « Si je suis invité, je viendrai volontiers. » Le cardinal insiste : « Il ne vient pas faire seulement un pèlerinage personnel. Il vient rencontrer l’Algérie et les Algériens d’aujourd’hui. » Et de conclure, la voix empreinte d’émotion : « Je suis heureux et fier pour l’Algérie. On va vivre ce moment historique. Cela sera forcément très beau. »

Azzedine Belferag

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